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Daech. Le “Spiegel” a rencontré un planificateur d’attentats suicides


Lu sur le web
Dimanche 15 Novembre 2015 - 23:13

Un journaliste d’investigation de l’hebdomadaire allemand a pu interviewer longuement un cadre de l’organisation Etat islamique, détenu dans une prison de Bagdad. Document rare, l’entretien révèle les rouages de la terreur.


La lourde grille coulisse lentement après que les agents de sécurité ont appelé le centre de contrôle pour confirmer l’identité des membres de l’équipe du Spiegel ainsi que le rendez-vous, fixé à 10 heures du soir. Nous cheminons ensuite entre des murs de béton hauts de 4 mètres, gardés par deux Humvee, les mastodontes tout-terrain équipés de mitrailleuses, avant d’arriver devant la porte de la prison proprement dite.

Cet établissement pénitentiaire de haute sécurité se trouve à Bagdad, mais nous n’avons pas été autorisés à en dévoiler le nom et l’adresse précise. C’était la condition d’un entretien avec son détenu le plus éminent : un homme émacié, la trentaine finissante, connu sous le nom de guerre d’Abou Abdullah, qui a été durant un an et demi le logisticien en chef des attentats suicides de l’Etat islamique en Iraq et au Levant [Daech, ou EI] perpétrés à Bagdad. Abou Abdullah fait partie des rares cadres de l’organisation Etat islamique à avoir été capturé vivant. Plutôt que de se laisser prendre, la plupart ont préféré se faire exploser ou avaler une capsule de poison, quand ils n’ont pas trouvé la mort lors d’une fusillade. Tomber vivant entre les mains de l’ennemi ne figure pas dans les plans du groupe terroriste. 
 


Abou Abdullah a été maîtrisé si rapidement qu’il n’a pas eu le temps de se donner la mort. Il faut dire qu’il était sous surveillance bien avant son arrestation, fin juillet 2014. Son atelier de fabrication d’explosifs, maquillé en garage, est également tombé intact entre les mains des enquêteurs. Chose surprenante, l’homme accepte de parler depuis sa prison. Au fil de plusieurs mois de recherches sur les structures dirigeantes de l’EI, son nom est revenu à de multiples reprises. Des enquêteurs de la police irakienne, des services secrets du ministère de l’Intérieur et d’autres responsables ont également fourni au Spiegel des détails sur ses déclarations antérieures.
 
Ces fragments réunis concordent avec le tableau d’une organisation soigneusement cloisonnée, aux cellules hermétiques, au sein de laquelle chacun ne sait que ce qu’il a besoin de savoir – ses acteurs sont de simples rouages qui peuvent être remplacés sur-le-champ en cas de défaillance et qui, même s’ils le voulaient, n’auraient pas grand-chose à révéler sur l’architecture globale du mouvement. Abou Abdullah, en revanche, était l’une des chevilles ouvrières du climat de terreur continuelle qui régnait à Bagdad : c’est lui qui choisissait le lieu des attentats, qui équipait les kamikazes et qui les accompagnait sur place juste avant qu’ils ne se fassent exploser.

 

Des mois d’attente

Avant d’obtenir l’autorisation de nous entretenir avec lui, il nous a fallu attendre que les autorités irakiennes l’interrogent, plusieurs mois durant. L’interview devait avoir lieu en soirée, à une heure où la circulation est moins dense et le risque d’attentat suicide contre la prison moindre. “Abou Abdullah et d’autres détenus importants sont constamment changés de prison pour éviter les tentatives de libération”, explique le capitaine Safar, de la police judiciaire. Sous le régime de l’ancien Premier ministre Nouri Al-Maliki, la corruption était si généralisée qu’il n’était pas rare que les terroristes les plus dangereux de Daech [acronyme de l’Etat islamique, EI] parviennent à s’enfuir.

Le combat de la police irakienne et des services secrets contre l’organisation djihadiste n’a que peu de points communs avec la lutte ordinaire contre le crime, mais s’apparenterait plutôt à une guerre, commente un enquêteur. Par vagues, parfois simultanément dans la même journée, des kamikazes de Daech se font exploser à Bagdad, dans des mosquées, sur des marchés, à des postes de contrôle, dans des restaurants.

Au bord du cynisme

Quand ils parlent des hommes qui sont derrière ces attentats, les enquêteurs verseraient presque dans le cynisme. “C’étaient de véritables œuvres d’art, déclare ainsi le capitaine Safar au sujet des voitures piégées d’un certain Abou Samir. Elles étaient si sophistiquées qu’il ne restait rien de la voiture, rien qui nous permette de remonter la trace des explosifs utilisés.”

La seule chose qui aux yeux des enquêteurs s’oppose à la condamnation à mort et à l’exécution des hommes de l’EI incarcérés, ce sont les informations qu’ils détiennent. Quand ils parlent, comme Abou Abdullah. “Il donne des noms, sait des choses sur les terroristes présumés, coopère – à petite dose, mais quand même”, explique un enquêteur. Et, tant qu’il parle, il ne sera ni condamné, ni exécuté. La police comme les services secrets démentent avoir eu recours à la torture pour le faire avouer.

“Nous l’avions déjà à l’œil, précise le capitaine Safar, on avait des vidéos de ses rencontres avec des kamikazes et d’autres contacts, il a coopéré tout de suite. Le fait qu’il nous parle, c’est son assurance-vie.”

Abou Abdullah lui-même reconnaîtra être bien traité, bien que nous n’ayons pas les moyens de le vérifier. Pour ce qui concerne ses déclarations sur les attentats commis à Bagdad, elles concordent avec les résultats des enquêtes scientifiques sur les explosifs utilisés.

Abou Abdullah, disent les enquêteurs, livre une description plutôt fidèle de ses agissements. Les hommes qui l’interrogent le décrivent comme un fanatique pragmatique. Un homme qui a organisé au moins une vingtaine d’attentats suicides qui ont fait plusieurs centaines de victimes, qui a choisi les cibles, qui a équipé les kamikazes d’une ceinture d’explosifs à la taille ou leur a procuré une voiture piégée.

A-t-il jamais regretté ses méfaits ? “Non, pas vraiment”, répond un enquêteur. Mais là n’est pas non plus la question, ajoute-t-il. “Vous allez pouvoir lui demander dans un instant.” L’interview se déroule dans une cellule libre, dont la porte restera ouverte, gardée par un policier. Lorsque Abou Abdullah y est introduit, il porte un bandeau marron sur les yeux, qu’il ne retire que lorsqu’il prend place sur la chaise pliante de la cellule. Pendant une partie de la rencontre, il tortillera le morceau de tissu entre ses mains menottées, tout en nous donnant, de sa voix monocorde, un aperçu des rouages de la machine Etat islamique.

DER SPIEGEL Selon quels critères choisissiez-vous le lieu de vos attentats ?
Abou Abdullah L’objectif était d’atteindre un maximum de gens – en priorité des policiers, des militaires et des chiites.

De quels types d’endroits s’agissait-il ? Des postes de contrôle de la police, des marchés, des mosquées, mais uniquement chiites.

Avez-vous jamais regretté d’avoir tué ces personnes ? C’étaient des infidèles ! Les chiites sont des infidèles, j’en suis convaincu.

Ce sont pourtant des musulmans, tout comme vous. Ils avaient donc la possibilité de se repentir et de se convertir au sunnisme.

Combien d’attentats avez-vous organisés au total ? Et d’où venaient les explosifs qui servaient à les commettre ?
Je ne me souviens pas de tous mais, pour les trois mois qui ont précédé mon arrestation, je dirais 15. Pour les attentats à la voiture piégée, on utilisait du plastic, le C4, et des explosifs récupérés sur des obus d’artillerie. Mais pour les ceintures d’explosifs je forais surtout des projectiles de défense antiaérienne, dont la poudre était encore plus puissante. Ensuite, je fabriquais des ceintures et des vestes de différentes tailles.

Malgré l’heure tardive, il fait encore une chaleur accablante. Quelque part dans le couloir, un ventilateur bourdonne. Abou Abdullah s’éponge le front avec son bandeau. Il marque un bref temps d’arrêt, puis dit avoir recompté, et qu’il a commis non pas 15, mais 19 attentats au cours des trois derniers mois précédant son arrestation. Il parle d’une voix posée. Il est concentré et visiblement soucieux de n’omettre aucun détail.

Comment sélectionniez-vous les hommes qui allaient se faire sauter ?
Je ne les sélectionnais pas, c’était le rôle du stratège militaire qui était au-dessus de moi dans la hiérarchie. On m’amenait les hommes, dont la plupart arrivaient de Falloudjah [ville irakienne sous contrôle de l’EI depuis juillet 2014]. Je n’étais responsable que de la dernière phase de l’opération, qui consistait à préparer les hommes dans mon atelier avant de les amener à l’endroit prévu.

J’avais reçu auparavant les mensurations de la personne afin de préparer une ceinture à la bonne taille. Mais j’avais toujours des ceintures de différentes tailles en stock.

Les familles des kamikazes étaient-elles informées de leur mort ? Là encore, ce n’était pas dans mes attributions. C’est celui qui me les envoyait qui s’occupait de la famille.

D’où venaient ces hommes ? La plupart d’Arabie Saoudite, de Tunisie, d’Algérie, un sur dix environ était irakien – et il y avait deux Occidentaux, un Australien et un Allemand, Abou Al-Qaqa Al-Almani.

Il s’agit du nom sous lequel un citoyen allemand d’origine turque, Ahmet C., 21 ans, originaire d’Ennepetal [dans le nord-ouest de l’Allemagne], a combattu dans les rangs de l’organisation djihadiste. Le lycéen s’était radicalisé en l’espace de quelques mois. Il a distribué des exemplaires du Coran dans les zones piétonnes un peu partout en Allemagne, avant de partir pour la Syrie via la Turquie. De là, il a été transféré en Irak par Daech. Il est l’auteur d’un des 5 attentats (au moins) qui ont frappé des postes de contrôle de l’armée et de la police à Bagdad le 19 juillet 2014.

Les hommes que vous preniez en charge n’avaient-ils jamais de doutes au sujet de leur mission ?
Non, sinon ils auraient échoué. On les préparait à leur mission très en amont. Quand on me les amenait, ils étaient calmes, parfois même enjoués. Quand on leur posait la ceinture, ils pouvaient dire des choses du genre : “Eh, elle ne me va pas mal ! ”Abou Mohsen Qasimi, un jeune Syrien, plaisantait encore deux minutes avant son opération, puis il est parti seul au volant de la voiture en nous saluant d’un geste amical.

Un jour, je me trouvais en voiture avec un jeune Saoudien, et je me suis demandé comment on allait pouvoir changer de place sans se faire remarquer, car c’est moi qui étais au volant. On a fait semblant de tomber en panne, on est descendus tous les deux et on a poussé un peu la voiture. Personne n’a remarqué quoi que ce soit. Cela nous a fait rire tous les deux.

Vous racontez cela avec le sourire. Visiblement, il s’agit pour vous de souvenirs agréables. Si c’était à refaire, le referiez-vous ?

C’est le seul moment tout au long de cette interview d’une heure et demie où Abou Abdullah aura un mouvement de recul, l’air choqué. Il blêmit, comme si l’on venait de le prendre en défaut, puis dit ne pas vouloir répondre à la question.

Le va-et-vient de nouveaux clients dans votre garage n’attirait-il pas l’attention ?Nous avons toujours fait attention à ce qu’ils passent pour des jeunes normaux : pas de barbe, un tee-shirt, les cheveux peignés et gominés.

Quel âge avaient les kamikazes ? Le plus jeune avait 21 ans, le plus âgé la trentaine.

Une panne de courant plonge la cellule dans l’obscurité, jusqu’à ce que les smartphones du photographe et du gardien éclairent faiblement la pièce. Même dans les prisons de haute sécurité, les pannes de courant ne sont pas rares, et durent plusieurs minutes.

Comment êtes-vous devenu logisticien en chef de Daech à Bagdad ?
J’ai été choisi par le stratège militaire de l’EI. Et j’ai rapidement montré que j’étais à la hauteur. Je n’étais pas seulement un exécutant, j’étais un planificateur, un penseur.

Et vous connaissiez Bagdad comme votre poche. Oui, c‘est ma ville. Je suis né ici.

Quels sont vos premiers souvenirs de Bagdad ? Enfant, le week-end, j’allais au zoo de Bagdad et au parc Thawra avec mes parents. Mon père m’y achetait souvent une glace. Parfois, on allait se promener sur les marchés de Chourdja.

Ce sont de bons souvenirs ? Oui, c’était bien.

Comment pouvez-vous alors tuer des gens sans discernement dans votre propre ville ? Avez-vous évité certains endroits auxquels vous associiez des souvenirs personnels ? Non, absolument pas ! Cela n’avait aucune importance. Je n’ai pas fait cela par goût du sang. C’était le djihad. Je pensais que les chiites finiraient par se convertir ou par quitter la ville. Je ne suis pas un boucher. J’ai suivi un plan.

Sauf que ce plan n’a jamais atteint son objectif, malgré l’hécatombe. Il n’a fait qu’attiser la haine. Je pensais que les gens touchés par une explosion réfléchiraient, auraient peur…

Cela n’a pas fonctionné. Peu importe. Mon idée était de continuer jusqu’à ce qu’ils se convertissent tous. Ou qu’ils partent. Quant à savoir quand, cela n’avait pas d’importance, aucune !

Vous seriez-vous fait sauter, vous aussi ? Je ne me suis jamais posé la question. Ce n’était pas dans mes attributions. Mon rôle était de planifier les opérations, pas de les exécuter moi-même. J’étais un coordinateur, pas un exécutant.

Comment voyez-vous votre avenir ? C’est assez flou.

Christoph Reuter * 

* Né en 1968, Christoph Reuter est un des journalistes allemands les plus réputés pour le Moyen-Orient. Spécialiste de l’Afghanistan, il a également fait de nombreux reportages en Irak et en Syrie. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages sur la région dont Le pouvoir noir – L’Etat islamique et les stratèges de la terreur (2015, éd. DVA Sachbuch, non traduit en français) dans lequel il retrace et analyse la montée en puissance du mouvement djihadiste.

Source: Courrier International

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