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Noorinfo

D’anciens soldats israéliens parlent : «Il frappe un Arabe et je ne fais rien»


Lu sur le web
Mardi 17 Décembre 2013 - 20:30

Une association israélienne recueille et publie des témoignages de soldats qui dénoncent « l’occupation » dans les Territoires. Les textes, parfois violents, sont percutants.


Un soldat israélien face à un Palestinien, à un checkpoint d’Hebron, en 2008 (NASSER SHIYOUKHI/AP/SIPA)
Un soldat israélien face à un Palestinien, à un checkpoint d’Hebron, en 2008 (NASSER SHIYOUKHI/AP/SIPA)
Aux checkpoints israéliens, beaucoup de soldats ont encore des visages d’enfants et portent en bandoulière des armes bien plus grandes qu’eux. En Israël, le service militaire est obligatoire dès la majorité : il dure minimum 22 mois pour les filles, trois ans pour les garçons. Ça représente beaucoup de temps quand on a 20 ans.
 
Yehuda Shaul était l’un d’entre eux, entre 2001 et 2004. Après des études dans le lycée talmudique d’une colonie juive de Cisjordanie, il a servi trois ans dans le 50e bataillon de la Brigade Nahal.
 
Choqué par ce qu’il a vécu, il a fondé « Breaking the silence » (briser le silence) : l’association israélienne recueille et publie des témoignages de soldats, officiers et sous-officiers de Tsahal.

« Le livre noir de l’occupation israélienne », Ed. Autrement, 2013
« Le livre noir de l’occupation israélienne », Ed. Autrement, 2013
Des centaines de récits, collectés et vérifiés par l’ONG, qui dénoncent « l’occupation » et décrivent les actions de l’armée dans les Territoires, depuis la Seconde Intifada (2000).
 
Un recueil de témoignages bruts, traduits en français, vient de paraître sous le titre « Le Livre noir de l’occupation israélienne » (Ed. Autrement, octobre 2013).
 
« Hé, les gars, il y a une occupation »
 
Les briseurs de silence disent vouloir montrer la vérité, faire du bruit pour lutter contre l’occupation. « On dit, “hé les gars il y a une occupation, regardez ce qu’on est en train de faire” », explique Yehuda Shaul sur France 24.

Destructions arbitraires de maisons palestiniennes, arrestations, violences, humiliations... les témoignages, bien que non exhaustifs, sont éclairants sur le mode opératoire de l’armée dans les Territoires. Le tout empreint de violence faite, vue ou ressentie.
 
Il y a par exemple ce soldat à Ramallah, en 2002, qui se souvient s’être mis à « casser des trucs », dans un immeuble de la logistique palestinienne :
 
« Je me suis senti, moi et quelques autres, dans un moment de frénésie, à casser des tables, des portes, à jeter des tas et des tas de papiers dans chaque pièce, des trucs comme ça. La folie intérieure se libère, juste parce que tu peux, je dirais. » (p.125)
 
Il y a aussi dans ces récits des coups, des pierres, du sang, des morts.
 
« J’ai commencé à mettre les choses en doute »
 
Mais ce qui est précieux et rare, dans tous ces témoignages, c’est de découvrir le regard des soldats sur leurs propres actions et sur ce qui les dépasse. L’une a été marquée par Moussa, un civil palestinien de 22 ans, avec qui elle a discuté plusieurs fois sur le pont Allenby.
 
« Il m’a regardé dans les yeux et il m’a dit : “Je vis dans une prison, je ne peux pas aller à la mer, je veux aller à Tel Aviv, acheter des choses pour ma femme.” Et ça te ronge de l’intérieur. Des mots pareils, une situation pareille, tu commences à changer de point de vue.
 
C’est-à-dire, quand je suis arrivée, je me suis engagée dans l’armée très... je ne sais pas si on peut dire de droite, mais très motivée... je voulais tout faire pour... Et ton service sème le doute, avec ce que j’ai vécu, j’ai commencé à mettre les choses en doute. » (p.212-213)
 
D’autres récits parlent de culpabilité – « j’ai honte » – ou d’humanité. Plusieurs soldats disent aussi que les souvenirs les relancent sans cesse.
 
Rue89 a sélectionné et publie quatre témoignages, extraits du « Livre noir de l’occupation israélienne », avec l’aimable autorisation des éditions Autrement.
 
1. « J’ai juste fait du mal à quelqu’un. Et ça ne va pas »
Bataillon Lavi, dans les collines d’Hébron Sud, en 2003.
 
« Il y a eu un incident dont je pense que c’est le plus... c’est le truc que je regrette le plus. C’est la pire chose que j’ai faite pendant tout mon service dans les Territoires.
 
Il y avait ce type qui venait de Yatta et qui voulait passer un barrage. Il se rendait de Yatta à Hébron, à la laiterie. Il y avait un camion plein de récipients pour le lait. Je crois qu’il y avait un couvre-feu à Hébron à ce moment-là. Bref, il n’avait pas le droit de passer. Je l’ai attrapé au moment où il franchissait le barrage, c’était la troisième fois de la semaine que j’attrapais le même type – dans des circonstances différentes, mais le même type, plus ou moins au même endroit.
 
J’ai un peu pété les plombs, parce que je l’ai fait sortir... je lui ai dit de descendre du véhicule et tout, mais il s’est mis à protester et à crier, alors j’ai tout de suite fait deux choses : j’ai sorti les menottes et le bandeau. Je suis monté dans la jeep et je l’a amené à la porte. Il était, je ne sais pas, 10 heures du matin, quelque chose comme ça... et je l’ai relâché entre 11 heures et 1 heure du matin.
 
C’est-à-dire, c’était l’été... c’est-à-dire, toute la journée. Il avait genre 2 000 litres de lait avec lui et tout a tourné. Ça a duré toute la journée, il est resté à la porte avec les yeux bandés et les mains attachées.
 
Quand j’y repense maintenant, j’ai honte pour deux raisons. Premièrement, pour la manière dont j’ai traité un autre être humain. Attraper un homme et prendre le contrôle de sa vie comme ça ? [...] Je l’ai emmené comme un prisonnier, attaché. Et personne d’autre n’était responsable de ça. Ce n’est pas comme si j’avais reçu des ordres, vous voyez ? Non, c’est ce que j’ai décidé de faire. Et c’était acceptable. Du point de vue de tous mes supérieurs, il n’y avait pas de problème.
 
OK, tu as arrêté quelqu’un, voilà comment tu as traité un autre être humain, mais le fait est qu’il y avait aussi des biens, c’est-à-dire du lait. Quelque chose qui avait une valeur financière a été perdu. [...]
 
Ce n’est pas un terroriste, il n’était pas recherché, il ne s’en est pas pris à moi, il ne m’a pas menacé avec une arme. C’est un type normal. Quelle était l’utilité de ce que j’ai fait ? Aucune. Est-ce que ça a contribué à la sécurité de l’Etat ? Non. J’ai juste fait du mal à quelqu’un. Et ça ne va pas. »
 
2. « Ça fait partie des choses que tu peux faire »
Brigade Nahal, à Hébron, en 2002.
 
« Il y a cette maison qu’on a investie à Hébron... on l’a prise. Vous connaissez la procédure : la famille descend d’un étage. Qu’est-ce qu’on a fait ? On était... au troisième étage, les gars ont installé un tuyau pour pouvoir pisser dehors. Ils ont mis le tuyau, on l’a installé exactement de manière à ce que la pisse coule dans la cour de la maison en dessous de nous. Il y avait quelques poulaillers, ça coulait dessus. Tous les jours, c’était la blague, attendre que le père ou l’un des gamins aille au poulailler et tout le monde se mettait à pisser. Ou bien je me rappelle un ami qui aimait se laver les dents et la bouche avec le bidon puis attendre que quelqu’un passe en bas pour leur cracher dessus.
 
Ça fait partie de...
 
Ça fait partie des choses que tu peux faire, ouais, tu peux faire ça. Personne ne t’en empêchera, pas même les gradés sur le terrain, parce que en général ils font partie du consensus, pas des exceptions. C’est un truc qu’on peut faire. Tu peux, à toi de décider si tu le fais ou pas. Il n’y a pas de juge, de jugement. Personne ne te jugera pour ça. »
 
3. « Tu as envie de le tuer mais il pleure »
Brigade Nahal, à Hébron, en 2009.

« Une fois, on a fait une arrestation. Ils jetaient des pierres place Gross, on a été alertés et ce gamin est apparu. [...]
 
Quel âge avait le garçon ?
 
15 ans, il s’appelait Daoud. Donc on l’a arrêté. On est descendus de notre véhicule, on lui a couru après, il était complètement sous le choc. On l’a emmené à Gross, du côté juif, et il s’est mis à pleurer, à hurler en se roulant par terre, tout plein de sueur et de larmes. On ne pouvait rien faire de lui, d’un coup on se retrouvait avec un gamin en pleurs sur les bras, alors que quelques secondes plus tôt il jetait des tuiles à Gross, tu meurs d’envie de le réduire en bouillie, on t’a appelé dans cette chaleur démentielle. Tu as envie de le tuer mais il pleure.
 
Comme on ne savait pas quoi faire, on l’a gardé à tour de rôle parce que tout le monde craquait quand on restait avec lui, alors on tentait quelque chose puis on partait. A un moment, j’étais avec lui, j’essayais de le calmer parce qu’il était attaché, les yeux bandés, il pleurait, ça lui coulait sur le visage. J’ai commencé à le secouer : “Tais-toi, tais-toi, ça suffit maintenant !” Puis on l’a emmené au poste de police, il pleurait encore et les flics ne voulaient pas l’interroger. Ils ne voulaient pas de lui, c’était tellement agaçant, absurde. Au milieu de toute cette pagaille, alors qu’il se roule par terre, le type des communications sort son Motorola. [...] Boum, un coup sur la tête. Il ne voulait pas lui faire de mal. C’était juste après deux heures de pleurs insupportables.
 
[...] Je me rappelle, on les détestait. Je les détestais. J’étais tellement raciste, là-bas, j’étais en colère contre leur saleté, leur misère, toute la putain de cette situation [...] On a fini par le détacher parce qu’il pleurait, il nous suppliait. Il criait, il était trempé de sueur, de morve, de larmes. Tu ne sais plus quoi faire. On l’a secoué par désespoir. Ce n’était pas particulièrement violent. Je pense qu’on s’est même mis à rire, même maintenant quand j’y repense, dans cette situation tu es complètement perdu. »
 
4. « Il frappe un Arabe et je ne fais rien »
Unité Nahal, à Hébron, en 2009.
 
« Les gars de l’équipe de commandement avancé... nous disaient tout le temps qu’ils frappaient des Arabes pour rire. En patrouille... ils les frappent tout le temps, mais il y a eu une fois en particulier...
 
Un jour, on a reçu une alerte. [...] On s’est rendus au checkpoint de la pharmacie. Il y avait deux ou trois gamins qui refusaient de passer par le détecteur de métaux. On a arrêté la jeep, il est descendu et a emmené un garçon dans une ruelle. [...]
 
Il... Je le vois comme dans un film. Il s’est mis face au gamin, qui était tout près du mur, il s’est mis face à lui, l’a regardé une seconde puis il l’a étranglé avec le... il l’a tenu comme ça avec son coude. [...]
 
Il l’a étranglé contre le mur. Le gamin s’est enragé, le commandant lui hurlait dessus, en hébreu, pas en arabe. Puis il l’a relâché. Le gamin a levé les mains pour s’essuyer les yeux, et le commandant l’a frappé. Le gamin a laissé retomber ses bras, il a arrêté de se frotter les yeux. Il a gardé les mains le long du corps, puis les gifles ont commencé. De plus en plus. Des coups. Et des cris.
 
Le gamin s’est mis à hurler, ça faisait peur, les gens se sont mis à contourner le checkpoint pour regarder dans la ruelle. Je me rappelle que le commandant est sorti en disant : “C’est bon, tout va bien.” Il a crié au gamin : “Bouge pas, reste là.” Il est sorti en disant que tout allait bien, il a appelé le commandant d’escouade du checkpoint, il s’est mis face au gamin et il a dit : “Voilà comment on s’occupe d’eux.” Puis il a encore donné deux claques au gamin et l’a laissé partir.
 
C’est une histoire folle, je me rappelle que je suis resté dans le véhicule, à regarder, et que je me suis dit : j’ai attendu une situation comme celle-là pendant trois ans. Depuis le jour où je me suis engagé, je voulais empêcher ce genre de chose, et voilà que je ne fais rien, que je choisis de ne rien faire.
 
Est-ce que c’est acceptable ? Je me rappelle que je me suis répondu : oui, c’est acceptable. Il frappe un Arabe et je ne fais rien. J’avais vraiment conscience de ne rien faire parce que j’avais peur du commandant, et puis qu’est-ce que je pouvais faire ? Sauter de la jeep et lui dire d’arrêter, parce que ce qu’il faisait était stupide ? »

Source : rue89
Mamoudou Kane


              

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