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Noorinfo

Conversation avec un ancien ministre : «On se dirige tout droit vers une conférence de Berlin du Sahel»


Société
Mardi 5 Mars 2013 - 20:02

Déclaration d’autonomie de la Cyrénaïque, partition du Soudan, la République démocratique du Congo qui suit ce chemin, l’Azawad réclamé à cors et à cris par les rebelles Touaregs… Et la liste ne va faire que s’allonger en Afrique, dans les années à venir, si l’on n’y prend garde. En arrière-fond de toutes ces «indépendances», LA question primordiale de la cohabitation des ethnies, des peuples, des identités. De ce fait, la Mauritanie qui fait resurgir depuis trois ans le démon du racisme d’état et du tribalisme, n’en est pas non plus à l’abri. Un ancien ministre, originaire de Boutilimit revient sur l’horizon africain de la balkanisation, n’épargnant pas son regard sur la Mauritanie.


Scène du partage de l'Afrique par les anciennes puissances coloniales à Berlin
Scène du partage de l'Afrique par les anciennes puissances coloniales à Berlin
Donnons-lui le pseudo de Habib à ce ministre chaleureux, rencontré au hasard d’un dîner et revu quelques semaines plus tard à son domicile. Brillant fonctionnaire de la Mauritanie, un de ces premiers hauts fonctionnaires qui rêvaient une Mauritanie plurielle, diversifiée, mais «unie surtout» murmure-t-il nostalgique. Le genre d’esprit, rare de nos jours, qui peut faire une analyse du pays en se déchargeant des oripeaux du communautarisme ou du tribalisme.

La discussion tournait sur la situation au Mali, la guérilla urbaine et les attentats récurrents qui s’installaient dans le paysage au nord, quand il lança dans la conversation l’idée, la conviction même, que le Mali ne pouvait plus être tel qu’il était avant la dernière rébellion.

«Une certaine défiance s’est installée dorénavant entre les communautés maliennes, particulièrement entre les «blancs» et les «noirs». Et le refus du MNLA, cautionné par la France, de ne pas voir de soldats de Bamako à partir de Kidal en est une illustration : même dans le cas d’une reconquête militaire du nord, les derniers développements montrent bien qu’il ne pourra plus y avoir une unité géographique et politique telle qu’elle existait avant la rébellion de 2012. Une fédération ? Une région autonome ? Une indépendance ? Je ne sais, d’autant que les revendications du MNLA ne serait pas partagées par une majorité des populations du nord malien, même au sein des Touaregs» développe-t-il.

La situation décrite, les issues évoquées rappelle évidemment la désunion nationale cristallisée en Mauritanie, notamment depuis quatre ans, avec un état qui semble poussé par une volonté farouche de créer deux types de citoyens, inégaux à ses yeux.

«Malheureusement oui. Même la Mauritanie pourrait être concernée par cette balkanisation rampante en Afrique» déclare-t-il doucement, comme écrasé par les mots qui sortaient de sa bouche.

«On ne peut construire un pays où des gens, fussent-ils d’origine différentes, ne peuvent se voir partager le même destin. J’ai conscience du complexe arabe qui touche le sommet de l’état. Nous ne sommes pas et ne serons jamais des arabes ; nous sommes des berbères. Et le refus d’accepter cela mène à la schizophrénie actuelle, où on réfute totalement les autres langues, dont le français dans l’usage officiel. Le français est utilisé par 80% de l’administration dans les coulisses de ses structures, même entre beydanes ! Pourquoi forcer les gens à utiliser l’arabe devant caméras et invités officiels ?» déplore-t-il.

Zones d'influence des anciennes puissances coloniales
Zones d'influence des anciennes puissances coloniales
Une «conférence de Berlin pour le Sahel» en vue?

La conférence de Berlin voit en 1885 les pays colonisateurs du monde se réunir (sans les Africains naturellement) pour asseoir les principes de partage (balkanisation) de l'Afrique en vue de renforcer leurs idéologies impérialistes et de cohésion.

L'effet de la conférence de Berlin était de diviser, et non d'unifier l'Afrique. Les frontières coloniales dessinées étaient artificielles, arbitraires et illogiques. Les colons ont séparé des peuples vivant en mini-nations ethniques liées pendant des siècles par leur héritage culturel et langage communs. La séparation des groupements ethniques d'affinité de part et d'autres des frontières était totale.

Ce sont ces «communautés de destin forcé» qui ponctuellement font surgir des divisions, des confrontations, qui peuvent déboucher sur une scission du pays, comme ça a été le cas pour l’Erythrée avec l’Ethiopie, et plus récemment le Soudan.

On se rend compte avec le recul de l’histoire, et les analyses de patrons de l’ombre stratégique, ô combien tout cela est pensé et sert des intérêts particuliers.

Prenons le cas du Soudan, exemple parfait entre tout autre :

iEn septembre 2008, Avi Dichter, ancien patron du Shin Bet et ministre de l’Intérieur de l’État hébreu, [déclarait devant l’Institut de recherche pour la sécurité nationale d’Israël qu’« il est important que le Soudan n’arrive pas à se stabiliser durablement », avant de poursuivre : « Il faut jouer sur les conflits ethniques et confessionnels et prolonger ainsi la profondeur stratégique d’Israël… Il faut que nous parvenions à ancrer l’idée que le Darfour, comme le Sud-Soudan, a droit à l’indépendance, ou du moins à l’autonomie; et ainsi mettre un terme à la capacité d’influence de Khartoum. Nous devons à cet égard mettre à profit le rôle des États-Unis, lesquels exercent une influence efficace. »]i

C’est la même logique qui a tenu à l’implication de la France aux côtés du MNLA, avec l’assentiment de l’état mauritanien, au début de la rébellion touarègue il y a un an : le nord malien regorgerait de ressources, qui seraient plus aisément malléables, dans un Mali fractionné.

Depuis l'arrivée de Mohamed Ould Abdel Aziz, les cris de scission s'intensifient en Mauritanie, suite notamment à sa politique d'état d'exclusion des négro-mauritaniens.
Depuis l'arrivée de Mohamed Ould Abdel Aziz, les cris de scission s'intensifient en Mauritanie, suite notamment à sa politique d'état d'exclusion des négro-mauritaniens.
Le cas mauritanien

La partition de la Mauritanie revient souvent dans les conversations privées, parfois humoristiquement, entre le Maroc, le Sénégal et le Mali. «La Mauritanie est un pays bâtard, artificiel, un tampon malheureux dégoulinant, des indépendances ; et pourtant ça aurait pu fonctionner» soupire l’ancien ministre. Mais tribalisme, communautarisme, racisme d’état, oligarchie financière, ont été autant d’ingrédients, qui ont œuvré à la séparation des communautés, et même des tribus qui commencent à menacer à haute voix d’une scission.

«Face à tant d'injustices, je le dis haut et fort, que le nord du pays peut se déclarer comme une république indépendante. Nous avons une classe affairiste forte, nous avons la force ouvrière nécessaire, nos sols regorgent de minerais, de palmiers et dattiers. Cette idée de sécession fait son chemin par ici, alimentée par la marginalisation croissante dont nous sommes victimes. Soit la Mauritanie appartient à tous ses fils, soit délimite sa région indépendante pour jouir du respect et de la justice que n'importe qui recherche» clamait haut et faut il y a un an et demi sur Noorinfo, Mohamed Mokhtar Ould Hmein Amar, maire UFP d’Aoujeft.

Ce cri du cœur trouve aujourd’hui écho auprès de populations du sud qui se trouvent écartées des décisions politiques, économiques et culturelles du pays. «Si cet état continue à manifester un mépris royal à l’égard de pans entiers de la population mauritanienne, on prendra acte, et en dernier ressort une demande de scission du sud n’est pas à exclure» expliquait posément un étudiant lors de la marche organisée par l’AJD-MR pour réclamer l’abrogation de la loi d’amnistie de 1993.

Les mêmes conditions que celles dénoncées par Mohamed Ould Abdel Aziz pour justifier un appui, ou au moins une sympathie à l’égard du MNLA : une région et des populations du nord ignorées par le pouvoir central. Un air de déjà-vu par ici.

«Nous n’en arriverons pas là» promet l’ancien ministre. «Les crises politique et identitaire actuelles sont les résultats des derniers soubresauts d’un système raciste et oligarchique dépassé, complexé, en voie d’effondrement. Et comme tout corps mourant, les derniers tremblements sont violents, désordonnés. Nous pouvons vivre ensemble ; nous le faisons depuis des siècles, bien avant la création de la Mauritanie, entre maures, négro-mauritaniens ; nous sommes liés culturellement, historiquement, religieusement. Les ignorants actuellement au pouvoir ralentissement la création d’un citoyen mauritanien. Mais nous y arriverons» espère l’originaire de Boutilimit.

Quoi qu’il arrive, une tentation à combattre

«Et puis quoi qu’il arrive, il faut combattre cette tentation : à l’heure de la formation des grands ensembles, les divisions affaiblissent. La menace à l’intégrité territoriale reste parfaitement réelle pour au moins une vingtaine des pays d’Afrique. Dont la Mauritanie» estime l’ancien ministre.

Mamoudou Lamine Kane
Mamoudou Kane


              

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