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Comment le Qatar a perdu le Moyen-Orient


International
Jeudi 13 Mars 2014 - 15:25

Naguère, l'émirat pétrolier était considéré comme la figure de proue du monde arabe. Aujourd'hui, ses voisins le pressent de redescendre en fond de cale.


Comment le Qatar a perdu le Moyen-Orient
Fini le bon temps», c'est ce que m'a dit fin février un diplomate en poste à Doha, comme un présage du séisme politique qui s'apprêtait à frapper le Qatar. Le 5 mars, l'Arabie saoudite, les Emirats Arabes Unis (EAU) et le Bahreïn annonçaient dans un communiqué commun qu'ils rappelaient leurs ambassadeurs postés à Doha –un geste qui, de mémoire récente, fait atteindre à leur vieille rivalité avec le petit émirat pétrolier un niveau de gravité encore inédit. Selon ces pays, le Qatar n'a pas tenu ses engagements, formulés à Riyad en novembre et par lesquels il assurait ne plus intervenir dans les affaires de ses voisins du Golfe, ne pas apporter son soutien à des groupes menaçant la stabilité de la région, et cesser d'héberger des «médias hostiles» –en référence sans doute aux programmes d'Al-Jazeera, propriété du Qatar.

La manœuvre succède à trois ans de tensions croissantes entre le Qatar et d'autres pays du Golfe, un désaccord portant sur l'influence des Frères Musulmans et la meilleure manière de l’appréhender. Doha s'est félicitée de leur accession au pouvoir en Egypte, tout en raffermissant leur emprise au sein de l'opposition syrienne et en subventionnant le Hamas, leur associé palestinien, à hauteur de plusieurs centaines de millions de dollars. Mais du côté de l'Arabie saoudite et de ses alliés, on estime que la confrérie porte atteinte à la légitimité islamiste, d'où des faveurs accordées à ses adversaires à travers tout le monde arabe.

Une vexation qui a sa source en Iran?

Le retrait diplomatique des Etats du Golfe confirme par ailleurs la spectaculaire dégringolade du Qatar qui, il n'y a pas si longtemps encore, était considéré comme l'improbable figure de proue du Moyen-Orient. L'an dernier, ses alliés n'ont eu de cesse de perdre du terrain: le président égyptien Mohamed Morsi s'est vu destituer du pouvoir et les leaders des Frères Musulmans, que l'on croisait souvent dans les bars des palaces de Doha, à siroter le thé entourés de diplomates, ont été emprisonnés. A l'été 2013, l'Arabie saoudite s'est aussi arrogée une place de premier choix dans la guerre civile syrienne, usurpant au passage la suprématie du Qatar, jusqu'alors principal financier et soutien politique de l'opposition. «Le Qatar a reculé dans l'opposition syrienne», déclare un de ses membres basé à Doha. «Politiquement, il est à fond de cale –s'il n'a pas tout simplement quitté le bateau.» Mais ce qui semble avoir le plus énervé les voisins du Qatar, c'est le fait que Doha s'acharne à vouloir reprendre l'initiative politique au Moyen-Orient.

Si les Frères Musulmans ont souffert d'importants revers dans toute la région, ils peuvent toujours compter sur leur ami qatarien. Doha tente toujours «très activement de restaurer et de maintenir des relations avec l’Egypte, les EAU et l'Arabie saoudite», explique Gerd Nonneman, doyen de la School of Foreign Service de l'université de Georgetown au Qatar. «Mais ils ne transigeront pas sur ce qu'ils estiment être juste et pertinent, mais aussi efficace, simplement pour être dans les petits papiers du reste du Golfe.» La décision du 5 mars s'est faite au lendemain d'une réunion ayant rassemblé, jusque tard dans la soirée, plusieurs ministres des Affaires étrangères du Golfe –une session que certains journaux ont qualifiée de «houleuse». Difficile de savoir ce qui a réellement déclenché le retrait diplomatique, même si un gros point de vexation est sans doute à trouver dans la visite en Iran, fin février, du ministre qatarien des Affaires étrangères. S'exprimant depuis la capitale iranienne, le dignitaire qatarien avait laissé entendre que Téhéran pouvait jouer un rôle dans les pourparlers politiques visant à mettre fin à la crise syrienne –une idée que rejette fermement Riyad. Les relations entre les pays du Golfe sont tout particulièrement difficiles depuis l'été dernier. La politique étrangère qatarienne a connu des revers, qui ont coïncidé avec l'intronisation, en juin, du nouvel émir du Qatar, le Cheikh Tamim ben-Hamad Al-Thani.

Youssef al-Qardaoui, figure gênante

A 33 ans, l'émir est arrivé en pouvoir en promettant un recentrement de son pays sur sa politique intérieure. Mais si, à Doha, les salles de conférence sont désormais plus silencieuses, dans le reste du Golfe, d'aucuns pensent que le Qatar continue toujours à soutenir discrètement les Frères Musulmans en Egypte, et des groupes islamistes radicaux en Syrie. Plus gênante encore pour les Etats du Golfe est la personne de Youssef al-Qardaoui. Religieux proche des Frères Musulmans, Egyptien déchu de sa nationalité d'origine et titulaire de longue date d'un passeport qatarien, il anime toutes les semaines une émission très populaire sur la chaîne arabophone d'Al Jazeera. Al-Qardaoui a dénoncé le soutien accordé par les autres pays du Golfe au nouveau gouvernement militaire égyptien et n'a pas hésité, en janvier, à dire que les EAU s'opposaient à la loi islamique. Après avoir tenté, en vain, de résoudre les choses en douceur, le 2 février, Abou Dabi convoquait l'ambassadeur qatarien en signe de protestation.

Al-Qardaoui est aussi un homme recherché au Caire, même si Doha a toujours refusé de se plier aux demandes d'extradition du gouvernement égyptien. Doha insiste sur le fait qu'al-Qardaoui est un simple citoyen et qu'il ne représente en rien la politique étrangère de Doha. Mais son autorité sur les cercles intellectuels qatariens, comme sur Al Jazeera, en incite plus d'un à penser le contraire. Sans même parler d'al-Qardaoui, la chaîne arabophone d'Al Jazeera offre constamment des tribunes à des pro-Frères Musulmans et leur a permis de condamner le coup d’Etat militaire en Egypte. En réaction, l’Egypte aura emprisonné sept employés de la chaîne, accusés de soutenir la confrérie. Le soutien apparent du Qatar envers les Frères Musulmans ne passe pas non plus très bien avec l'Arabie saoudite et les EAU, deux pays qui voient dans la confrérie une sérieuse menace capable de renverser les monarchies du Golfe. A l'instar du Koweït, ils n'ont pas attendu très longtemps avant d'envoyer leurs subsides à l'Egypte post-Frères et à son nouveau gouvernement soutenu par l'armée –soit, en l'espèce, 12 milliards de dollars d'aide conjointe. Sur leur propre territoire, les EAU ont poursuivi en justice des dizaines de membres présumés des Frères Musulmans, dont des citoyens émiriens, qatariens et égyptiens.

Les mois précédant l'annonce du 5 mars ont connu une aggravation des tensions entre le nouvel émir du Qatar et ses homologues du Golfe. Les engagements que le Qatar est accusé d'avoir rompus ont été formulés lors d'un sommet organisé à Riyad, en novembre 2013. Ils concernent la mise en œuvre d'une convention de sécurité entre pays du Golfe, datant de 2012, et stipulant que l'intégralité de ses membres doit s'abstenir de toute ingérence dans les affaires nationales des autres signataires. A l'époque, l'accord avait été vu comme une mesure de prévention face aux crises qui agitaient le Moyen-Orient après les soulèvements du Printemps arabe –et, aujourd'hui, Doha est accusée par les autres pays du Golfe de n'avoir rien fait pour le concrétiser.

Le précédent avec l'Arabie saoudite

En novembre 2013, l'émir du Koweït, le Cheikh Sabah al-Ahmed al-Jabir al-Sabah, s'était assis entre les dirigeants du Qatar et d'Arabie saoudite, reprenant là son rôle de médiateur souvent endossé lors de différends entre pays du Golfe. Comme personne ne pensait, visiblement, que les discussions allaient suffire pour apaiser les tensions, les pays du Golfe avaient alors demandé à l'émir du Qatar de coucher par écrit ses engagements et de les signer. «Les trois pays espéraient», peut-on lire dans le communiqué du 5 mars, que de tels engagements seraient «rendus enfin effectifs avec la signature de l’Etat du Qatar». Après cette première réunion, les pays du Golfe en ont organisé au moins deux autres, histoire de convaincre le Qatar de modifier son attitude. Le 17 février, l'Arabie saoudite, les EAU et le Bahreïn demandaient à leurs ministres des Affaires étrangères de «faire comprendre la gravité de la question» au Qatar. Lors d'un sommet organisé au Koweït, ces pays se mettaient d'accord sur un mécanisme permettant une traduction concrète des engagements pris par le Qatar.

Mais aujourd'hui, et arguant que rien n'a changé, ils déclarent devoir «commencer à prendre toutes les mesures qu'ils jugeront appropriées pour protéger leur sécurité et la stabilité, en retirant notamment leurs ambassadeurs du Qatar». Au Qatar, selon une dépêche de l'agence de presse officielle, le cabinet a réagi avec «regret et surprise» au rappel des ambassadeurs. Doha a par ailleurs annoncé qu'elle ne rappellerait pas ses propres ambassadeurs et a assuré désirer «profondément le maintien de liens fraternels». La prochaine étape est entre les mains du Qatar. En 2002, l'Arabie saoudite avait déjà rappelé ses ambassadeurs en poste à Doha pour protester contre la ligne éditoriale d'Al Jazeera: il aura fallu une demi-décennie et une succession de subtiles manœuvres pour restaurer les relations entre les deux pays. Même s'il s'avère que Doha est enfin sortie de la scène internationale, il se pourrait bien que son rôle diplomatique le plus difficile reste encore à jouer.

Source:Slate
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