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Cinéma : Un western sentimental entre l'Afrique et l'occident


Culture
Mardi 1 Avril 2014 - 17:00

Avec " Mille soleils ", moyen-métrage intense et pénétrant, Mati Diop signe un film d'enquête intime.


Cinéma : Un western sentimental entre l'Afrique et l'occident
Il y a des familles comme ça, dans lesquelles le talent se prodigue sans compter. Vraiment. Loin du crève-cœur des " fils et filles de " qui ne comprennent pas bien ce qu'ils font là. Prenez les Diop. Une trajectoire bénie des dieux, menée tambour battant entre Dakar et Paris. Il y a le père, Wasis, né en 1950, installé en France à 20 ans, musicien de niveau international qui mixe depuis quarante ans la musique traditionnelle sénégalaise avec le rock, le jazz ou l'univers celtique, et compose des musiques de films, dont celle de son frère cinéaste. Il y a donc l'oncle, Djibril Diop Mambéty, né en 1945, mort trop jeune en 1998, auteur fulgurant d'une poignée de films inoubliables, poète enragé du cinéma comme l'Afrique n'en compta pas deux. Voici, enfin, Mati Diop, née en 1982 à Paris, fille et nièce des précédents, dont on aurait pu imaginer qu'à l'ombre de ces deux montagnes, elle se tiendrait à carreau et embrasserait, par exemple, une honnête carrière administrative. Que nenni. Artiste plasticienne et actrice (elle interprète notamment au côté d'Alex Descas l'un des rôles principaux du très beau 35 rhums de Claire Denis en 2008), elle se révèle plus sûrement encore cinéaste, si l'on en croît ces Mille soleils et la chaleur qui s'en dégage.

Nonobstant sa durée et sa vocation affichées (quarante-cinq minutes d'un film hommage à son oncle), ce moyen-métrage va bien au-delà. C'est un grand film, touchant, intense et pénétrant sur les sortilèges du cinéma, sur les rêves d'ici et d'ailleurs, sur l'identité, sur l'amour manqué, sur l'Afrique comme impossible accomplissement. Mille soleils est plus précisément inspiré du premier long-métrage de Diop Mambéty, Touki Bouki, film réalisé en 1973 et depuis devenu mythique dans l'histoire du cinéma africain. L'histoire d'un jeune couple, un garçon et une fille, révoltés par la médiocrité de la société et qui projettent de quitter le pays ensemble, le garçon, scotché sur place, laissant in fine partir son amoureuse, le cœur en miettes. Mati Diop a d'abord retrouvé les deux acteurs principaux, Magaye et Mareme Niang, et constaté que leurs destins étaient similaires à ceux de leur personnage. Quarante ans plus tard, Magaye n'avait pas bougé de Dakar, Mareme vivait aux Etats-Unis. L'occasion était trop belle pour ne pas imaginer une suite, à l'aune des années 2000. Ainsi est né Mille soleils, qui repose sur une intrigue ténue, figurée dans une balade nocturne. Convié à assister à une projection en plein air de Touki Bouki, Magaye erre dans Dakar, va à la rencontre de ses souvenirs, décide de reprendre contact avec Mareme. Le film, qui rime subtilement avec son modèle, s'ouvre sur une scène insolite. Magaye mène un troupeau de zébus par les avenues de Dakar, accompagné sur la bande-son par la célébrissime chanson Do Not Forsake Me Oh My Darling empruntée au Train sifflera trois fois (1952). Ce simple plan n'en finit pas de se déplier.

Les zébus, c'est la moto chevauchée par Magaye dans Touki Bouki, fièrement surmontée d'une paire de cornes. Le film de Fred Zinnemann, c'est la menace qui revient du passé pour le vieux shérif, l'ombre recouvrant la promesse du bonheur, la jeune mariée peut-être perdue. C'était aussi un des films préférés de Diop Mambéty. Ce feuilletage filmique peut faire craindre une œuvre destinée aux seuls cinéphiles. C'est, au contraire, un film grand ouvert à tous. Aux amateurs de beauté plastique, qui admireront la jubilation coloriste, l'audace du montage, le sens de la liberté de la cinéaste ; aux spectateurs sensibles à l'humour, qui apprécieront les sévères rebuffades que met le destin sur la route de l'ex-beatnik aux cheveux blanchis ; aux victimes consentantes de la narration romanesque, qui les emportera sur le grand fleuve du temps perdu et du temps retrouvé dans le sillage du vieil acteur. Il y a là tant de magnifiques idées, tant de poésie osée. Avec cette science vaudoue du raccord qui relie une jeune fille aux lèvres mauves dans la nuit dakaroise à la neige qui tombe sur les arbres grelottants d'un paysage blafard, au son de " Plaisir d'amour ne dure qu'un moment ". Et voici, on l'a vu de nos yeux, que le soleil de la mélancolie n'est plus noir mais rose, n'en déplaise à Gérard de Nerval. Entre Afrique et Occident, entre fiction et documentaire, voilà donc un curieux western sentimental dont n'est pas non plus absente une part d'autobiographie.

Car c'est évidemment à une appropriation non seulement de l'œuvre de son oncle, mais du pays de ses pères, que la Française Mati Diop se livre dans ce film. Il en résulte cette ambiance de doux règlement de comptes dont Magaye, acteur déchu mais fier, est la victime expiatoire. Houspillé par sa femme qui se moque de ses " santiags ", morigéné par un jeune chauffeur de taxi présomptueux qui reproche à sa génération d'avoir " dormi " (le rappeur Djily Bagdad, figure du mouvement de protestation sociale sénégalais), tancé par ses amis, Magaye s'en prend plein les gencives, mais n'en impose pas moins son charme ravageur. C'est sans doute de lui que fuse dans le feu d'une conversation nocturne cette phrase renversante : " Tu n'es pas de chez toi jusqu'à ce que tu t'en ailles. Et une fois que tu es parti, tu ne peux plus revenir. " Impeccable comme du Cioran, et digne d'une jeune cinéaste dont la condition de métisse favorise visiblement l'idée que la création est le lieu électif de l'impureté et de la conquête de soi-même.

Source: Le Monde
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