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Chroniques du temps qui ne passe pas: L’œil du Daymani


Société
Lundi 8 Avril 2013 - 14:15


Chroniques du temps qui ne passe pas: L’œil du Daymani
Quelqu'un des Oulad Daymane(1) (on ne doit pas dire daymani, ni un homme de la tribu Oulad Daymane) avait très mal à l'œil droit. Très très mal. Il faut que l'œil de quelqu'un des Oulad Daymane fasse exceptionnellement mal pour qu'on puisse dire que cet œil lui fait pas mal mal. Cet œil qui faisait très mal ne dérangeait pas outre mesure notre homme qui se disait que c'était bien comme ça ou tout au moins, que cela pouvait être bien pire. Un chamelier de passage, affreusement "tchiggui" (2) , c'est-à-dire issu de ces incroyables peuplades non daymane qui s'émeuvent pour un oui ou pour un non et se mêlent de tout et de rien remarqua l'œil malade. On ne doit jamais remarquer quoi que ce soit chez les Oulad Daymane. Mais le chamelier n'était justement pas quelqu'un des Oulad Daymane. Il pouvait donc tout se permettre.

Et il se permit de parler d'un "excellent homme, excellent ami qui soignait excellemment les yeux en général et les yeux droits en particulier". Il insistait tant et si bien que notre malade de l'œil droit se mit à l'écouter. Et il l'écouta si bien qu'il se convainquit de sa nécessité de voir au plus vite cet excellent guérisseur des yeux droits. Le voir non pas parce que son œil l'inquiétait plus que d'ordinaire mais juste pour faire plaisir au chamelier qui se donnait tant de mal pour trouver un client à son ami.

Le malade fit donc ses bagages, c'est-à-dire les rangea tout au fond de la tazaya (3) , et demanda à son nouvel ami de chamelier, de le prendre en croupe jusqu'au puits de Toumbayaali . De là il irait tout seul voir le guérisseur. Le chamelier le prit avec lui, sur une bête assez remuante, jusqu'à Toumbayaali (4). Le malade avait de plus en plus mal à l'œil droit. Il marcha une demi-journée vers le Nord-Ouest et tomba sur le petit campement du guérisseur. Ce guérisseur était réellement un excellent homme, extrêmement enthousiaste, extrêmement habile, extrêmement dynamique, extrêmement efficace. Lorsqu'il vit notre homme se diriger vers sa tente, il comprit que c'était un malade, un malade de l'œil, qui venait le voir. Il alluma un très grand feu. Il y mit tous ses outils: un coutelas, des pinces à couper, un fer à marquer le bétail.

Le malade eut à peine le temps de dire salam aleikoum. L'excellent guérisseur se jeta à son cou, lui donna quatre fois l'accolade, le fit coucher de force sur une peau de prière, lui dit que ce n'était absolument rien, rien que le temps d'un battement de paupières, ça va vite, je fais ça chaque soir cent fois, rien qu'hier j'ai soigné quatorze Idjaqmadjqui (5) , deux Gounania (6) et cent-cinquante sept Idawaalawi (7) . Deux cent dix personnes au total. Le malade se dit que le monsieur était peut-être un excellent guérisseur mais qu'il était très peu doué pour le calcul mental. Enfin… Il attendit à peine une seconde. Le guérisseur revint sur lui coutelas à la main. Il lui enleva proprement l'œil et fit à la place une croix au fer rouge. C'était l'œil gauche. Le quelqu'un des Oulad Daymane s'évanouit quelques instants, reprit connaissance et remercia Dieu tout haut. Le très actif guérisseur lui dit d'aller se reposer et de revenir le voir très tôt le lendemain.

Notre malade s'en alla, délesté d'un œil gauche qui pourtant ne lui a jamais fait mal et n'était pas si lourd à porter que ça. Il passa la nuit de façon fort satisfaisante à Toumbayaali. Tôt le matin il partit à travers dunes rejoindre le petit campement de celui qu'il appelait dans sa tête le "Bienfaiteur". "Bienfaiteur, se disait-il, parce qu'il aurait pu, en plus de mon œil bien portant, m'arracher celui qui est malade, me couper la langue et les oreilles, me trancher le cou et les pieds. Mais il n'a pas fait ça, non, il m'a seulement soulagé d'un œil. C'est réellement un excellent homme".

Les Oulad Daymane ont une vision très relativiste des choses. En plus d'un remarquable sang-froid. Le guérisseur accueillit le malade avec effusion, l'embrassa sur les deux joues, lui ébouriffa les cheveux, lui donna une claque sur le dos, lui demanda s'il avait bien mangé et comment se portait "l'œil". Notre homme éluda la première question (les Oulad deymane ne mangent pas ou alors si peu). Par contre il répondit à la deuxième. "L'œil, (les Oulad Daymane n'utilisent pas le possessif), l'œil va très bien. Je veux dire l'œil gauche, celui que vous opérâtes. L'œil droit, celui qu'on disait quelque peu malade, eh bien, cet œil, on dit toujours qu'il est quelque peu malade".

Le guérisseur lui dit: "Mais ce n'est donc pas votre œil malade que j'ai soigné hier?" Le malade lui répondit: "Je pense que c'est peut-être non. Mais de toute façon vous ne vous êtes trompé que de très peu. Il y a si peu de distance entre les deux yeux".
Le guérisseur. "Pourquoi vous ne me l'avez pas dit?"
Le malade: "Vous étiez déjà très occupé. Je ne voulais pas vous déranger".
Le guérisseur. "Il va donc falloir opérer l'autre œil…"
Le malade: "Je le pense aussi puisque vous le pensez…"

L'œil fut arraché tambour battant. On fit une croix à la place. Au fer rouge.
Le couple Banque Mondiale - Mauritanie est en train de réactualiser cette histoire. Nous en sommes au moins au premier œil.

Feu Habib Ould Mahfoudh
Extraits des "Mauritanides"




[1] Tribu zwaya du sud-ouest mauritanien.
[2] Equivalent chez les awlad daymane du « barbare » latin.
[3] Grosse malle en cuir dont une paire est généralement disposée sur le chaqqab (table  quatre pieds au dessus desquels reposent deux  grandes barres en bois reliées par
[4] Puits
[5] De la tribu zwaya idjaghmadjik
[6] De la tribu zwaya de Tagounanit
[7] Tribu zwaya 
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