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Noorinfo

Caricatures anti-islam : Cher Charb, je vous défends !


Tribunes
Vendredi 21 Septembre 2012 - 17:49

Le site tunisien Nawaat publie une succulente lettre ouverte à Charb, directeur de la publication et dessinateur de l'hebdomadaire Charlie Hebdo, soulignant sur un ton très ironique son droit à faire de l'humour et à être l'un des derniers porte-parole d'une liberté d’expression à gométrie variable en France.


Le directeur de la rédaction de Charlie Hebdo, Charb, pose avec le numéro de la semaine, dont tous les exemplaires ont été vendus à sa sortie mercredi 19 septembre.
Le directeur de la rédaction de Charlie Hebdo, Charb, pose avec le numéro de la semaine, dont tous les exemplaires ont été vendus à sa sortie mercredi 19 septembre.
Cher Charb,

J'ai lu la lettre ouverte que vous a envoyée sur son blog Olfa Riahi, dans laquelle elle vous exprimait son mépris profond quant à l'affaire de la publication des caricatures de Mahomet. Elle vous traitait, entre autres, de "vil" et d'"infâme". Je voudrais, quant à moi, vous défendre parce que j'ai trouvé ses propos insultants et peu nuancés. Personne n'a le droit de vous traiter de ces mots orduriers, cher Charb.

Premièrement parce que votre médiocrité intellectuelle et celle de vos collaborateurs dans ce journal que j'ai eu l'occasion de feuilleter deux ou trois fois, est masquée par une tendance à faire de l'humour et à provoquer. Il n'y a donc aucune prétention dans ce que vous faites. Vous ne vous prenez pas au sérieux et c'est une bonne chose quand on n'en a pas les capacités. Aucune réflexion profonde, aucune analyse qui pourrait pousser vos fans aliénés vers un niveau intéressant de réflexion. Que de la déconnade et du rire de comptoir "bête et méchant" sur le dos des politiques.

D'autre part, une grande partie des Français croient que vous êtes l'un des derniers porte-parole de la liberté d'expression, que vous êtes un journal rebelle et tout ça... Personne n'a le droit de détruire les rêves d'une frange de la société française qui croit encore en vous, en votre potentiel à dénoncer par le rire et qui n'a plus d'autres perspectives dans un monde occidental libéral désabusé, que de lire vos publications "irrévérencieuses" pour rire et se divertir. Et d'ailleurs personne ne peut plus discuter avec cette frange sur ce dogme de la liberté d'expression qui vous est cher, personne n'a le droit de remettre en question l'aspect vain, décadent et populiste de cet humour arriviste d'actualité de plus en plus consommé en France, sans risquer de passer pour un fasciste.

Ceci dit, je voulais attirer votre attention sur certains points qui vous ont peut-être échappé vu que vous n'avez pas les capacités ou le temps de comprendre les détails de l'affaire dans laquelle vous vous évertuez à vous mêler. Lorsque j'ai entendu votre interview sur Europe 1, j'ai remarqué certains éléments de discours qui ont failli me dissuader de vous défendre. Mais je vous défends quand même car je sais que vous avez bâti votre raisonnement sur un mauvais postulat. Vous avez exprimé une série d'implications qui m'ont paru aussi schématiques que vos dessins : "Si on commence à se dire qu'on ne peut pas dessiner Mahomet, ensuite il ne faudra pas dessiner des musulmans tout court."

Cher Charb, personne ne vous a ordonné de ne pas dessiner Mahomet. Il ne faut quand même pas que votre soif de liberté d'expression et votre radicalité finissent par vous rendre de mauvaise foi et stupide. Permettez-moi de vous corriger car si vous continuez sur cette voie, je ne vous défendrai plus. Quand on passe au stade de la réflexion, ce n'est plus de la caricature. C'est plus complexe. On vous dit simplement que dans ce contexte précis, avec toutes les horreurs qui se sont déroulées dans les pays arabes après le fameux film [L'innocence des musulmans], compte tenu de tout un aspect civilisationnel et culturel arabo-musulman qui vous échappe complètement puisque vous êtes justement dans un humour appartenant à la tradition d'un pays et non pas dans l'anthropologie, il faudrait arrêter de dessiner Mahomet parce que ces horreurs vont systématiquement recommencer.

Voilà la vraie formulation selon laquelle vous devez bâtir votre raisonnement. C'est un fait : à cause de votre publication, il risque d'y avoir des morts et des émeutes dans des pays où les débats sur la question de la religion ont atteint un niveau de sensibilité extrême à la lisière de la guerre civile, niveau que vous ne pouvez pas imaginer, vous qui êtes dans la dérision et non pas dans la compréhension profonde des faits qui bouleversent actuellement les pays arabes tels que la Tunisie. Ces débats s'arrêtent et se transforment en inquisition fasciste contre les progressistes de ces pays, auxquels j'appartiens, qui se battent jour et nuit pour les valeurs que vous défendez, ces débats s'arrêtent à chaque fois qu'un gros pachyderme inculte, tel que Sam Bacille [l'auteur présumé du film islamophobe], décide d'exprimer son point de vue sur l'islam.

Ne croyez-vous pas, cher Charb, qu'il serait préférable lorsqu'on veut défendre des valeurs nobles dans une affaire internationale dont les tenants et aboutissants sont inextricables, de ne pas s'exprimer dans les médias d'une façon obséquieuse en faisant ces raccourcis. Si vous vous êtes exprimé sur Europe 1, dans des propos incohérents et des phrases déstructurées, à la manière des dadaïstes, j'aurais applaudi votre dispositif qui ferait de vous une sorte de fou des médias. Mais quand vous ne faites que reproduire le discours figé et menteur de n'importe quel homme politique qui fait de la propagande, j'ai hésité à vous défendre.

Mais je vous défends quand même, ne vous inquiétez pas. Je vous défends, cher Charb, car je sais que ce n'est pas pour avoir de la publicité que vous faites tout cela. C'est surtout une tentative de sortir du désespoir existentiel dans lequel vous vous trouvez. Dans un monde qui se fout royalement de ce que vous faites et qui va certainement se foutre royalement de votre postérité, le seul moyen que vous trouvez aujourd'hui pour attiser le feu de votre esprit d'opposition blasé, est de vous battre contre un ennemi politique dangereux, qui peut provoquer en vous la renaissance inespérée de ce souffle de révolte contre l'autorité, révolte qui va être un spectacle mondial dont vous et votre journal vont être le centre d'intérêt.

Lina Doufari pour Nawaat
Lu sur courrierinternational.com
Mamoudou Kane


              

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