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CDD: ce que révèle la communication désastreuse de Myriam El Khomri


Tribunes
Vendredi 6 Novembre 2015 - 20:21

Pourquoi le buzz causé par la bourde de communication de Myriam El Khomri sur le CDD a-t-il pris autant d'ampleur ? La faute à une communication politique défaillante qui ignore la désacralisation du politique.


La ministre française du travail Mme Myriam Khomri
La ministre française du travail Mme Myriam Khomri
L'épisode Myriam El Khomri face à Jean-Jacques Bourdin, c'est Violence et sacré en communication politique. La semaine ou René Girard disparaît, voici que l'actualité nous offre la possibilité de constater que l'apport essentiel du philosophe vaut d'être exploité en réflexion sur cette matière particulière qu'est la communication politique, saisissons-en l’opportunité.

Question : le politique est-il devenu ce bouc émissaire sur lequel il est possible d'exercer une violence, même symbolique, qui soude ce même groupe.

Dans l'émission On refait le monde, sur RTL, le politologue Roland Cayrol s'interrogeait jeudi 6 novembre sur les causes de l'emballement politique et médiatique causé par la mise en scène de l'incapacité de la ministre du Travail a répondre à une question simple sur les conditions juridiques du contrat de travail à durée déterminée.

"N'y a-t-il pas autre chose de plus important dans le monde en ce moment susceptible de retenir notre attention ?" se demandait-il, interpellant les uns et les autres quant à leur appétence pour un sujet qu'il semblait considérer comme mineur.

La réponse réside dans la lecture de René Girard. Qu'a fait Jean-Jacques Bourdin, interviewer vedette de RMC et BFMTV ? Il a désacralisé une ministre de la République en une question, faisant peser sur elle, de manière irréfragable, un préjugé d'incompétence absolu. Rodée depuis des années, la méthode est d'une efficacité redoutable.

Quand l'interviewer se mue d'un coup en examinateur de grand Oral, transformant son interlocuteur en étudiant de Sciences po confronté à ce qui fut terreur pour deux générations passées rue Saint Guillaume, l'examinateur Michel Pébereau, le combat est perdu d'avance.
  
Le journaliste finit tôt ou tard par coller sa victime
 
A coup de questions simples et précises, entrant dans le champ de compétence supposée de l'interrogé, le journaliste finit tôt ou tard par coller sa victime. Ségolène Royal et le nombre de sous-marins nucléaires, NKM et le prix du ticket de métro... Les exemples abondent. Le procédé est connu et reconnu, mais il se trouve encore des politiques pour ne pas savoir comment l'éviter. Étonnant.

Pourquoi cela a-t-il suscité un écho considérable ? Parce que le préjugé d'incompétence établi à l'encontre de Myriam El Khomri est en adéquation avec l'état de l'opinion française, qui porte un regard sans concession sur ceux qui sont en charge de leur présent et de leur avenir.

Le politique est aujourd'hui en France le bouc émissaire girardien type sur lequel on peut exercer une violence symbolique avec l'assentiment général de l'opinion.

En France, en 2015, le politique est le Dieu victimaire idéal qui soude négativement l'opinion. Responsable de rien, coupable de tout, contre lui, tout est permis.

Myriam El Khomri avait pourtant les moyens d'échapper au désastre politique. De retourner la violence symbolique contre son interlocuteur. D'incarner compétence et autorité. Il lui suffisait de refuser les prémisses (comme disent les communicants politiques américains) imposées par le journaliste de BFMTV, soit refuser d'entrer dans la mise en scène du maitre et de l'élève. Mais pour cela, il fallait prendre un risque.

Les socialistes ont oublié les leçons de Mitterrand
 
Un ministre, par définition, est porteur d'autorité. Il suffit d'en jouer. La ministre du Travail aurait dû ne pas accepter le jeu imposé, usant pour cela de l'autorité qu'elle détient. Les socialistes de l'époque ont oublié les leçons du Mitterrand de la grande époque qui se sortait sans peine de ce genre de situation, où l'on entendait le réduire à l'état d'élève, en mettant tout le poids de son autorité dans la balance (cf l'échange sur le cours du Mark durant le débat présidentiel 1981 face à Giscard, "Vous n'êtes pas mon professeur, je ne suis pas votre élève").

Oui, il était possible pour Myriam El Khomri de ne pas tomber dans le piège en le déconstruisant. "M. Bourdin, je connais vos méthodes... Vous allez me poser une question, je vais répondre. Puis, une autre, et je vais répondre. A la troisième, je ne saurai pas répondre, et vous triompherez." Puis d'en tenir là, refusant de répondre à toute question infantilisant un ministre incarnant l'autorité de l’État.

A la fin, après quelques tentatives de relance "à l'américaine", le journaliste aurait été bien obligé de passer à autre chose. En faisant preuve de son autorité, première des compétences, c'est la ministre que l'on a voulu placer sur la sellette qui serait vainqueur.

Dans ce schéma du refus, in fine, le Dieu victimaire et bouc émissaire de René Girard, ce n'est plus le ministre, mais le journaliste, tant il est vrai aussi que nous vivons une époque où l'opinion se défie tout autant de ses journalistes que de ses politiques.

Il suffisait donc à la ministre du Travail de renverser les rôles. Ne l'ayant pas fait, elle va en payer le prix sur temps long. Il lui sera difficile d'enlever l'étiquette "ministre du Travail incompétente qui ne sait pas ce qu'est un CDD".

Prendre le risque de se rebeller
 

Cette posture de communication politique offensive impose de prendre un risque. Or, comme le dit l'ancien conseiller de François Mitterrand, Gérard Colé nous vivons à l'ère de "la communication conçue comme un cosmétique".

Le problème, c'est que la communication politique ainsi envisagée, comme une valeur d'ornement de tout passage télévisé ou radiophonique, est inopérante. Tout simplement parce qu'elle n'est plus politique. C'est la règle de base : toute bonne communication politique exige une prise de risque calculée.

Dans son dernier livre (Mémoires d'un arythmique, Grasset) le journaliste Guillaume Durand dissèque ce qui fit le succès de la communication politique des années Mitterrand.

Il évoque, par exemple, le souvenir du grand débat télévisé sur le traité de Maastricht, soumis à référendum en 1992, émission dans la droite ligne du mythique Ca nous intéresse M. Le Président, présenté par Mourousi en 1985 (sans doute la plus grosse prise de risque de l'histoire de la communication politique à la télévision). Comme adversaires,

François Mitterrand n'avait pas choisi des journalistes complaisants, ou des Français ordinaires, les uns terrifiés à l'idée de passer à la télévision, ou les autres hystérisés par leur quart d'heure warholien de célébrité, mais deux monstres de la vie publique : Philippe Séguin et Jean d'Ormesson.

A l'arrivée, alors qu'il était à quelques jours d'une lourde opération liée à sa maladie, le président avait triomphé des deux monstres politique. C'était une "communication classes tous risques" conclut Durand. Et il a bien raison d'en rappeler les vertus.

On en revient à Myriam El Khomri face à Jean-Jacques Bourdin. Plutôt que d'accepter, au nom de la communication cosmétique, les prémisses imposées par le journaliste, elle aurait dû les refuser. Prendre le risque de se rebeller. Oser retourner la violence symbolique. Incarner la compétence par l'autorité.

Dans les média-trainings de l'époque, c'est l'une des premières leçons que l'on apprend aux impétrants : comment refuser l'étiquette que l'on entend vous coller, l'une des plus destructrices étant celle du l'élève cancre que l'on s'apprête à sécher au grand O.

Et l'on apprend aussi qu'une fois que l'on a raté le coche, il ne faut surtout pas faire ce que Myriam El Khomri a fait quelques heures après : répondre à distance à son interlocuteur en essayant d'enlever l'étiquette. Cela ranime la polémique au lieu de l'éteindre, et souligne par contrecoup le manque d'esprit et d'autorité dont on a manqué à l'instant clé. En communication politique, il n'y pas de session de rattrapage.

Question : comment une ministre, que son domaine de compétence amène nécessairement à forte présence médiatique, peut-elle ignorer de manière aussi criante l'un des fondements de la communication politique ? Ne pas renier son autorité.

En user pour établir sa sacralité via une violence symbolique. Encore une pensée pour René Girard : la communication politique, c'est aussi violence et sacré.

Par Bruno Roger-Petit
challenges.fr
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