Connectez-vous S'inscrire
Noorinfo

Boubacar Boris Diop: "Je ne vois pas de véritable avenir pour la littérature africaine en dehors de nos langues"


Culture
Mercredi 14 Décembre 2011 - 16:39

Pour la deuxième édition du festival littéraire Traversées Mauritanides, initié par le journaliste-écrivain, Bios Diallo, Boubacar Boris Diop est un des invités d'honneur. Ce journaliste, écrivain, historien et surtout polémiste inlassable a vécu six ans en Tunisie, et pourtant reconnaît n'avoir pas perçu les prémices de la révolution du Jasmin, premier souffle du printemps arabe. Dans cet entretien il développe ce qui a sûrement été l'évènement de l'année, et revient aussi sur son parcours d'écrivain.


Boubacar Boris Diop: "Je ne vois pas de véritable avenir pour la littérature africaine en dehors de nos langues"
Autres articles
Vous avez dit sur un plateau télévisé, en parlant du «printemps arabe», que ce qui se passait vous échappait…

Je suis romancier et donc attentif aux rapports entre le réel et la fiction. Or dans cette affaire, je n’arrive pas à savoir où se séparent leurs chemins, tout me paraît à la fois vrai et purement imaginaire. Dans ce qui est vrai, il y a les soulèvements populaires. Les manifestants sont admirables. Ils nous ont prouvé qu'aucun système policier n'est invulnérable. Pour le reste, il y a des choses troublantes: Le suicide d’un jeune Tunisien déclenche une révolution exemplaire, qui s’étend à l’Égypte, et à partir de là, ça chauffe au Yémen, à Bahreïn, en Arabie saoudite, en Syrie et en Libye, pour ne rien dire des tentatives en Algérie et au Maroc. Pour finir, on constate finalement que les monarchies pétrolières n’ont eu aucun mal à museler le soulèvement? Sérieusement, comment croire que tout cela est arrivé par hasard ou par simple contagion ?

Justement, une étude menée à l’initiative du Centre international de recherche et d’études sur le terrorisme et d’aide aux victimes du terrorisme (Ciret-Avt) et du Centre français de recherche sur le renseignement (Cf2r), indique que la «révolution» libyenne «n’est ni démocratique, ni spontanée». Êtes-vous du même avis ?

Pour la Tunisie et peut-être l’Égypte, les Occidentaux ont été pris de court mais ils se sont vite ressaisis. Il n’y a en effet rien de spontané dans le soulèvement en Libye, ça figurait en bonne place sur certains agendas. Après la chute de Ben Ali puis de Moubarak, le projet a été réactivé. Il n’est pas difficile de deviner comment ça se passe lorsque Sarkozy, Obama et Cameron se rencontrent, ils n’ont pas beaucoup de temps et ils ne le gaspillent pas en bavardages sur les grands principes moraux. Ils déploient une carte, voient ce qui peut être fait en fonction du contexte politique et militaire et quand c’est à la fois rentable et jouable, ils y vont. Le service après-vente – les discours sur la démocratie et les droits humains est assuré par divers canaux et ça se passe plutôt bien en général. On a ainsi entendu ces derniers mois beaucoup de Libyens se réjouir des frappes aériennes et en redemander ! C’est évidemment une grossière manipulation mais c’est aussi d’une redoutable efficacité.

Pensez-vous que la vague contestataire née dans le monde arabe peut prospérer en Afrique subsaharienne ?

L’Afrique subsaharienne, c’est une cinquantaine de pays aux réalités politiques très différentes. Le Tchad et l’Afrique du Sud sont certes sur le même continent mais sont-ils réellement sur la même planète ? Presque rien ne peut être dit de l’un qui ait l’ombre d’un sens pour l’autre. On peut au mieux envisager une approche régionale. Mais même dans ce cas, l’héritage colonial est souvent plus pertinent que la proximité géographique et culturelle.

Si on centre la réflexion sur la partie de l’Afrique qui a en commun le CFA et la langue française, chacun voit bien que l’Élysée y fait encore la pluie et le beau… printemps ! Par exemple, Compaoré a dû faire face récemment à de graves mutineries. N’était-ce pas une excellente occasion de lui balancer à la figure un chouette petit printemps arabe ? Mais cet homme arrivé au pouvoir de la manière sanglante qu’on sait, il y a 24 ans – quelques jours avant un certain Ben Ali ! – est un allié docile de Paris. On l’a donc plutôt aidé à se tirer de ce mauvais pas.

Quelle lecture faites-vous de la situation politique en Côte d'Ivoire?

J'étais dans ce pays jusqu'à la veille du second tour, précisément au Golf Hôtel. J'ai dit dans une interview à la télé ivoirienne que, Ouattara ou Gbagbo, seule importait la victoire de la Côte d'Ivoire.

Rien n'annonçait à ce moment-là le chaos des semaines suivantes, il était clair que les Ivoiriens voulaient à tout prix la paix. Gbagbo a manqué de lucidité en ramenant à de l'arithmétique électorale un rapport de force politique qui lui était totalement défavorable.
Quand un régime aussi faible a contre lui l'Onu, l'Union africaine, la Cedeao, l'Élysée, la Maison Blanche, l'Union européenne et les médias internationaux, il doit savoir en tirer les conséquences. Surtout s'il a eu l'imprudence de laisser s'installer sur son sol l'Onuci, mais aussi une force Licorne décidée à lui faire payer à la première occasion la mort de neuf militaires français quelques années plus tôt. Lorsqu'on a avec soi au moins 46 % de l'électorat, on ne s'accroche pas ainsi au pouvoir, on ne dit pas : «moi ou le chaos».
Cela lui a été fatal. Les images de son arrestation sont insupportables, mais comme me l'écrit un ami de Dakar, nos hommes politiques ne semblent jamais se rendre compte des forces terribles qu'ils déclenchent en faisant certains choix.

Et Ouattara?

Très franchement, Ouattara ne m'a jamais inspiré confiance. Je le crois beaucoup moins indépendant d'esprit que Gbagbo, mais ce serait injuste de lui faire un procès d'intention. Après tout il n'a jamais été à la tête d'un État et il faut souhaiter, dans l'intérêt des Ivoiriens, qu'il surprenne tout le monde.
Va-t-il se débarrasser au plus vite de son image désastreuse de président installé par des forces étrangères? Ça, c'est un vrai défi. Après avoir fait la guerre à sa place, Paris va lui présenter l'ardoise. En outre le massacre de Duékoué est pour le nouveau pouvoir un test crucial, d'autant que Laurent Gbagbo, transféré à la CPI, comparaît pour des crimes supposés de même ampleur.

Chaque camp doit répondre des crimes commis par ses troupes et Duékoué, ce sont les hommes de Ouattara, d'après toutes les informations disponibles. Il est essentiel de ne pas favoriser le cycle de l'impunité qui a fini par coûter si cher au Rwanda.

Pour en revenir à la littérature, vous écrivez aujourd'hui de plus en plus dans votre langue maternelle, le wolof. Est-une une transition ou un accomplissement intellectuel?

Je ne vois pas de véritable avenir pour la littérature africaine en dehors de nos langues. C’est d’ailleurs vers cela que nous tendons depuis quelques années, lentement mais sûrement, en réaction aux impasses et à la faiblesse d’un certain modèle de production littéraire. Cette nouvelle dynamique, complexe et parfois incertaine, permettra à terme de s’apercevoir que tous nos textes actuels en anglais ou en français n’ont été, selon une idée chère à Cheikh Anta Diop, qu’une simple littérature de transition. Cela veut dire que le roman et la poésie d’expression française auront correspondu, dans notre parcours historique, à une période de perte de repères, à un moment où le vainqueur nous a imposé ses lois et sa culture. Je ne suis pas de ceux qui pensent que nous ne nous sommes pas assez battus contre l’occupation étrangère. Nous ne nous sommes au contraire jamais complètement résignés à la défaite mais il faut bien avouer que nous avons occulté ou mal posé certaines questions essentielles.

Nous nous rapprochons chaque jour un peu plus du moment où le pulaar et le wolof – pour ne citer que ces deux exemples – s’imposeront d’eux-mêmes dans nos écoles et dans notre création littéraire. Au fond, le seul moyen qu’avait le colonisateur pour faire disparaître les langues africaines, c’était la scolarisation universelle en français. Or la France n’en avait ni les moyens ni peut-être même la volonté politique. Elle a réservé sa langue à l’élite colonisée en espérant que cette dernière tirerait le reste de la société. Nous voyons le contraire se produire sous nos yeux : le français est en très net recul et dire aujourd’hui que le Sénégal est un pays francophone, c’est prendre ses désirs pour la réalité. Et en tant que romancier, je sais bien que seule ma langue maternelle me permet d’exprimer de façon adéquate ce que je ressens au plus profond de moi-même. Beaucoup d’auteurs africains qui en doutaient auparavant commencent à accepter cette évidence.

Alors, Boubacar Boris Diop, intellectuel engagé, ou romancier?

Dans certaines parties du monde, il est difficile de considérer la littérature comme un simple divertissement. Si on est issu, comme moi-même, d’un milieu relativement modeste, on se sent très vite poussé à écrire pour lutter contre les inégalités sociales, parfois si terriblement humiliantes pour les plus pauvres.

Mais peu à peu on se rend compte à quel point il est naïf, voire risible, de prétendre changer le monde par la seule fiction. Vient un moment où on la délaisse au profit d’interventions plus concrètes. La pression des médias étant toujours plus forte, il faut répondre à des interviews ou signer des pétitions et on est amené à s’exprimer de plus en plus directement dans la presse ou à l’occasion de conférences publiques.

C’est ainsi qu’en juin 2005 Odile Tobner, François-Xavier Verschave et moi-même avons publié «Négrophobie». Ça a été une réaction concertée au livre raciste et révisionniste du journaliste français Stephen Smith, un ouvrage qui a eu, il importe de le souligner, un énorme et inquiétant succès de librairie en France. Plus tard ma réponse au discours délirant du président français en juillet 2007 à Dakar est devenue un des vingt-trois textes de «L’Afrique répond à Sarkozy». Tous mes articles sur le Rwanda ont été écrits avec la même volonté de rester en phase avec le réel. A présent j’alterne les deux genres même si je continue à me sentir romancier dans l’âme.

Propos recueillis par Mamoudou Lamine Kane
Mamoudou Kane


              

Nouveau commentaire :
Facebook Twitter

Actu Mauritanie | Actualité | Economie | Sport | Culture | Société | Lu sur le web | International | Tribunes | Vu de Mauritanie par MFO | Blogs | videos | A.O.S.A | Communiqué | High-Tech | Politique | Sciences | Insolite | Histoire





Suivez-Nous
Rss
Recherche
En clair
Inscription à la newsletter
Les + populaires