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Birame Ould Abeid, président de l’IRA-Mauritanie : "C’est une véritable colonisation économique, après celle administrative à laquelle on assiste en Mauritanie"


Actu Mauritanie
Mardi 10 Septembre 2013 - 17:10

Si la Mauritanie a fait un effort légal au niveau des textes pour valider l'idée d'une égalité entre citoyens mauritaniens, Birame Ould Abeid pointe du doigt la domination économique organisée par un état pour une seule communauté du pays. Entretien corrosif.


Birame Ould Abeid, président de l’IRA-Mauritanie : "C’est une véritable colonisation économique, après celle administrative à laquelle on assiste en Mauritanie"
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Votre mouvement a organisé le mardi dernier un sit in devant la représentation des Nations Unies à Nouakchott. Quels étaient les objectifs de ce sit in ?
 
Nous avons organisé cette manifestation, le 3 septembre 2013 devant le siège des Nations-Unies dans la capitale Nouakchott, afin de sensibiliser la communauté internationale et surtout le rapporteur spécial de l’ONU sur le racisme, la xénophobie et l’intolérance, lors de sa visite en Mauritanie, sur la persistance, dans le pays, d’un racisme domestique et d’Etat, frappant la majorité du peuple mauritanien. Par majorité numérique, j’entends les Hratin ou autochtones noirs (plus de la moitié de la population) assimilés et assujettis  à l’esclavage par les Arabo-berbères, les ethnies noires - Peulh, Soninké, Wolof et Bambara ; ce racisme se manifeste par des pratiques d’exclusion, de divers degrés, allant des exécutions extrajudiciaires et des pogroms à visée d’épuration ethnique, à l’inégalité devant la loi, l’inégalité des chances, jusqu’à la sacralisation, la codification et donc la légitimation de l’esclavage des noirs, établissant ainsi leur infériorité de fait, parfois au nom des préceptes religieux en vigueur dans la République Islamique de Mauritanie.

Notre objectif était aussi de mettre l’accent sur l’impunité dont bénéficient les membres de l’élite au sein de la communauté minoritaire et dominante arabo-berbère, une oligarchie-aristocratie-théocratie raciale, qui a fondé et bâti son mode de vie sur la traite des noirs et l’esclavage ; ce faisant, elle a fini par ancrer, dans la pratique de l’Etat et des rapports sociaux, une hiérarchie du genre humain, rendue rigide, par une interprétation fallacieuse de l’Islam, et une duplicité envers le droit international. Nous avons voulu dénoncer, par ce sit in, les pratiques, crimes et délits de racisme dont souffrent quotidiennement les populations Hratin et noires victimes de travaux forcés, de traites des personnes, à l’intérieur de la Mauritanie et vers les pays du Golfe. Nous parlons, ici, d’esclavage racial et par ascendance, d’expropriations foncières, de marginalisations dans l’appareil d’Etat, d’exclusions et de privation de pièces d’état-civil, etc.
 
Vous avez dit que vous voulez attirer l’attention du Rapporteur spécial des Nations Unies sur les formes contemporaines de racisme, de discrimination raciale, de xénophobie et de l'intolérance, actuellement en visite dans notre pays sur le problème de l’esclavage en Mauritanie. Au-delà de l’application des textes criminalisant ce phénomène, ne pensez-vous pas qu’il faut d’abord le combattre sur le plan économique ?
 
En effet, sans entreprendre des mesures d’équité et de réformes drastiques, visant l’égalité et l’affranchissement économique, en faveur des noirs et des Hratin, les lois anti-esclavagistes ne produiraient que de la frustration. L’exclusion matérielle des Hratin et des noirs, résulte de décennies de pouvoirs publics connivents et historiquement solidaires ; cette ligne officieuse de discrimination et de marginalisation des noirs et des hratin, qui a accompagné la dérive ethnicisée du pouvoir en Mauritanie, atteint son paroxysme, de nos jours ; ainsi, dans les ports de Mauritanie et ses centres urbains, une bourgeoisie non-productive arabo-berbère exploite sans merci, sans aucun souci des lois et conventions en vigueur, ni même de la paix civile, des armées d’employés et d’ouvriers noirs et hratin, réduits à survivre, juste survivre à l’oppression qui les nourrit. Je souligne que les fortunes qu’étalent les riches personnalités arabo-berbères sont loin d’être le fruit d’un labeur ou du travail dur ; au contraire, ces richesses sont le fruit, facile, de la politique de prédation tribale que les différents régimes civils et militaires arabo-berbères ont adopté pour créer et faire prospérer des réseaux de solidarité clientélistes, au détriment de l’Etat.

Les noirs et les hratin sont maintenus à la périphérie du système ; les banques de l’Etat, les sociétés publiques ont été bradées, pillées, dans une totale impunité, par des personnalités arabo-berbères et selon la logique de l’alternance rotative, afin de satisfaire aux demandes -successives - de chaque clan. Des prêts faramineux et jamais remboursés leur ont été octroyés, des domaines cultivables et constructibles alloués au détriment des noirs et des hratin, dans les banlieues et taudis des grandes villes, la vallée du fleuve Sénégal et les régions agro-pastorales du centre-est. C’est une véritable colonisation économique, après celle administrative. Dans le Sud, les populations Hratin et noirs, vivant de la terre ont subi une méthodique spoliation, sous couvert de décisions de l’Etat Mauritanien, devenu ainsi le parrain de l’expropriation d’une race par une autre. Les noirs et hratin du Sud-Ouest, de l’Est et du Centre-Est, se retrouvaient alors déportés dans leur propre pays, sur les terres de leurs ancêtres ; et ce sont, à présent, des multinationales étrangères qui commencent à acquérir le sol nourricier, de la main des notables tribaux qui les ont acquis par le truchement et la connivence de gouvernements privatisés, de facto.
 
La manne financière issue de notre richesse halieutique n’a bénéficié qu’à nos compatriotes arabo-berbères, pourtant, ironie du sort, si éloignés, dans l’histoire, de tout rapport avec la mer et pour la plupart rétifs à en consommer le produit ; c’est l’Etat lui même qui a décidé et agi ainsi, laissant pour les noirs et les hratin, les ingrats et harassants rôles de matelots et autres emplois subalternes. Youssouf Sylla, Omar Yoro Dia et feu Koulibaly Bakary ne vont pas me démentir ; eux qui, noirs de leur Etat, ont été sanctionnés et ruinés, pour avoir osé s’aventurer sur le terrain de l’ambition économique, du rêve de la richesse que les côtes poissonneuses de la Mauritanie autorisent.
 
Et concernant les mines, le fer, l’or, le pétrole, le cuivre, leurs découvertes s’abattent comme des malédictions sur les ouvriers noirs et hratin surexploités par les sociétés de sous-traitance agréées par l’Etat au profit, exclusif, des arabo-berbères. Dans ces sociétés, les cadres noirs et hratin sont surchargés de tâches, au mépris du droit du travail et privés de promotions à cause de leur race et de leur naissance. Les entreprises de sous-traitance leur appliquent des pratiques d’esclavage moderne prohibées par les normes internationales.
 
Les voici exclus, des avantages que les sociétés étrangères, basées en Mauritanie, octroient aux entreprises de sous-traitance des divers services. Pour preuve, prenons par exemple, Kinross-Tasiast : sur quatre cent entreprises mauritaniennes de sous-traitance, une seule entreprise de transport est la propriété d’un hartani, Abdallahi Ould Breihem ; une sur 400 ! Imaginez, en conséquence, la proportion dans d’autres domaines !!!
 
Ce dernier, en contrepartie de ses services, ne bénéficie que d’un montant mensuel dérisoire de seize millions d’ouguiya (52 460 Dollars US) sur une somme pharaonique de six milliards d’ouguiyas (19 millions 680 mille Dollars US) qui va dans les poches des 399 sociétés de sous-traitance détenus par les arabo-berbères ; mais malgré l’absence totale de bénéficiaire hratin de cette manne, le hartani, à la ponction ultra-congrue, Abdallahi Ould Breihem, a vu ses contrats résiliés au profit d’un sous-traitant arabo-berbère !!! Pour satisfaire aux exigences de partage du gâteau au sein du groupe dominant, l’injustice doits s’abattre sur les autres mauritaniens : c’est la loi du genre et la règle inavouée du système.
 
L’exclusion et la discrimination qui frappent les Hratin dans les corps de l’Etat mauritanien ainsi que les entreprises publiques commencent à se reproduire, voire se transposer, auprès des sociétés étrangères qui opèrent dans notre pays. Ces entrepreneurs doivent éviter de se retrouver complices, supplétifs inconscients d’une iniquité contraire à leurs valeurs et à leur histoire, sous peine de devoir en payer le prix lourd, en terme de revendication catégorielle et de perte d’image.
 
Vous avez toujours dénoncé le fait que les Haratines sont exclus du tissu économique. Comment peut-on remédier à ça ? Est-il possible de créer des hommes d’affaires haratine ex-nihilo ?
 
L’Etat pourrait bel bien remédier à cette situation d’exclusion des Hratin en combattant le préjugé Roi et Originel, véhiculé par la mentalité sociale mauritanienne, Khaldounienne, qui stigmatise la race noire et la perçoit comme un réservoir d’ouvriers, de travailleurs et d’esclaves, appelés à créer par le labeur du corps, la félicité pour la «race supérieure». Il importe, d’abord, de déconstruire cette croyance inscrite dans les codes « religieux » mauritaniens, les livres nègriers que nous avons eu la chance d’incinérer une certaine journée du 27 avril 2012 ; il convient d’interdire l’enseignement de tels ouvrages quand ils stigmatisent le noir, le chosifient et confèrent à son exploitation un caractère sacré. Il faut ensuite donner une âme et une substance dissuasive à une justice du travail et à une justice tout court ; il y a lieu d’abolir ce privilège qui enrichit les oisifs au détriment des acteurs de plus-value, bref, interdire les situations de monopole au profit des sociétés arabo-berbères de sous-traitance de la main-d’œuvre hratin et noire.

L’Etat suscitera une classe d’affaires noire et hratin, par une procédure transparente de prêts bancaires et autres formes économiques, monétaires et budgétaires d’encouragement des personnes honnêtes et travailleuses, donc par des méthodes et procédures licites, un peu à l’inverse de la genèse du capital privé national, depuis le coup d’Etat du 10 juillet 1978. Le pillage à grande échelle de la Mauritanie et l’instauration d’un rythme d’alternance prétorienne aux fins d’en garantir la rotation date de cet évènement ; ainsi, patiemment et sans que le fait ne soulève plus de protestation, l’Etat mauritanien privatisé, a, par des méthodes illicites, tordues et discriminatoires, fait naitre des dizaines, voire des centaines de richissimes entrepreneurs arabo-berbères et maintenu, la majorité, dans la misère. Cette majorité ne se tait plus. Voilà la grande nouvelle !
 
Propos recueillis par Ahmed ould Cheikh
Pour Le Calame
Mamoudou Kane


              

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