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Birame Ould Abeid à Bruxelles : "Nombre d’entre vous, confrontés à une situation similaire à la nôtre, porteraient l’insurrection, au cœur de la société et de l’Etat"


Actu Mauritanie
Samedi 19 Octobre 2013 - 14:11

Le président de l'Initiative pour la Résurgence du mouvement Abolitionniste, Biram Abeid a été auditionné, ce lundi 14 octobre, par la Sous Commission du Parlement Européen chargée des Droits Humains à Bruxelles, la capitale belge. Ould Adeid, accompagné par le Docteur Ahmed Amou Ould Moustapha, membre du Bureau Exécutif d'IRA, a prononcé un discours très applaudi par les membres de la Sous-Commission ainsi que par les représentants des autres organisations de défense des Droits Humains conviées à cette occasion. Biram a relaté le cas de la jeune esclave Noura, l'un des cas d'esclavage les plus récents en Mauritanie et qui a valu aux militants d'IRA de subir une descente musclée de la part des forces de l'ordre mauritaniennes. L'activiste des droits de l'homme n'a pas manqué de fustiger, dans son intervention devant les députés européens, l'interdiction qui continue à frapper son organisation qui ne demande, selon lui, que l'application de la loi.


Birame Ould Abeid à Bruxelles : "Nombre d’entre vous, confrontés à une situation similaire à la nôtre, porteraient l’insurrection, au cœur de la société et de l’Etat"
Voici le texte intégral de son discours : 

Mesdames et Messieurs les députés
 
Mesdames et Messieurs les responsables européens
 
Honorable assemblée :
 
Dans mon pays, la Mauritanie, une division sociale et juridique héritée des temps anciens, est toujours en vigueur ; les groupes arabo-berbères, dominants, détenteurs exclusifs de la définition du système des valeurs et de l’interprétation de la parole divine, impriment, à l’ensemble du corps social, leur interprétation de la vie et des conditions humaines.  Ainsi, érigent-ils en principes, inexpugnables, l’inégalité des gens sur la base de la naissance, de a religion et du sexe. L’esclavage, comme institution séculaire, procède de la fossilisation, par couches successives, de cette vision du monde. Il en revêt, alors, un caractère sacré parce qu’il cristallise le cumul de toutes les normes d’iniquité dans mon pays.
 
La preuve, le 27 avril 2012, moi-même et les membres de notre Ong, avons brûlé, volontairement et pour le symbole, des exemplaires du code d’esclavage, hérité d’interprétations antihumanistes de la Charia ; oui, en toute conscience, nous avons osé cet acte de dissidence politique et intellectuelle, d’insurrection morale et d’appropriation de notre droit à la pensée et à la libre expression ; le geste constituait, pour nous,  une forme de rébellion sociale et idéologique contre la codification, la légitimation, la pérennisation et la banalisation de l’infériorité de l’homme noir ; nous nous élevions contre la castration des esclaves, leur vente, les travaux forcés, les viols et châtiments corporels, bref, toute la liste du lot quotidien de l’existence, désincarnée, réifiée de l’esclave mauritanien ; le phénomène, dans ses manifestations concrètes et directes, touche environ, 20% de la population et plus de 50% si l’on prenait en considération ses aspects incidents et résiduels, tels les discrimination, l’exclusion et la stigmatisation ;  de telles statistiques demeurent délicates à manier tant l’Etat mauritanien se refuse à aborder la question sous l’angle de l’étude scientifique documentée, de crainte que les chiffres ne dénudent, un peu plus, la minorité hégémonique qui gouverne et pille le pays. Oui, la problématique de l’information fiable confère à l’enjeu de l’émancipation des esclaves une dimension politique dont les élites dominantes prennent la mesure, un peu tardivement, hélas.
 
L’Etat mauritanien, sous prétexte de fidélité aux dogmes de certains jurisconsultes musulmans,  enseigne le mépris de l’homme noir esclave à tous les niveaux de la scolarité, notamment dans les écoles professionnelles chargées de former les magistrats, les administrateurs, les officiers de police judiciaire ainsi que les imams et prétendus érudits, ministres du culte.
 
Après notre acte de révolte, l’Etat mauritanien, en la personne du chef de l’Etat Mohamed Ould Abdel Aziz, les partis politiques, le clergé « sunnite », crièrent d’une même voix, dénonçant l’hérésie, l’apostasie, l’atteinte aux lois sacrées et à la sécurité publique ; tous appelèrent d’un même élan, à la peine de mort, au meurtre ;  le chef de l’Etat, pensant être le premier concerné, promet publiquement d’appliquer cette sentence extrême aux infâmes que nous sommes – disait-il - oubliant du coup, toutes les normes internationales que la Mauritanie  a ratifiées. L’omission s’étendait, également, aux  lois dont la Mauritanie s’est dotée et qui instaurent, entre autres principes généraux de droit, la séparation des pouvoirs et le primat des textes internationaux signés, sur toute référence interne.
 
Il convient de le souligner, depuis la naissance de la Mauritanie, aucune personne présumée esclavagiste n’a été condamnée pour la pratique de ce crime ; pourtant, la Mauritanie reste le seul pays au monde où des personnes naissent libres et d’autres esclaves ; ces dernières  sont la propriété des premières et, de ce fait, susceptibles d’être vendues, cédées, gagées, données … La Mauritanie est le dernier pays au monde qui a interdit et criminalisé, théoriquement l’esclavage, successivement en 1981 et 2007 ;  la Mauritanie est le dernier pays au monde  ou l’esclavage traditionnel par ascendance sévit toujours .  Mon pays est encore l’unique endroit de la mappemonde où les militants anti-esclavagistes, déterminés à lutter  pour l’éradiquer grâce à l’application de la loi, séjournent en prison, sont torturés, harcelés et diabolisés, pour avoir dénoncé l’esclavage et ceux qui le pratiquent ; quant à ceux qui ont fondé leur mode de vie sur les pratiques d’esclavage pour avoir bâti leur code d’honneur sur le mépris des travaux manuels et domestiques, sont  soustraits à la loi et honorés ; en toute conséquence, sur ce bout de terre, les auteurs d’actes esclavagistes jouissent d’une impunité entière dont le premier et unique vecteur est l’Etat.
 
Pour avoir dénoncé des dizaines de personnes arabo-berbères coupables de pratiques esclavagistes sur leurs serviteurs parmi la communauté Hratine, la procédure butte, à chaque fois, sur le blocage, au sommet de la République :  le chef de l’Etat, son premier ministre, ses ministres ou ses généraux s’interposent, au stade  du juge d’instruction,  du parquet ou de l’officier de police judiciaire, afin d’anéantir l’enquête ou la falsifier, de sorte, que les présumés esclavagistes  s’en tirent toujours sans aucune sanction ; cette attitude de l’Etat et du personnel dirigeant a ôté toute effet de dissuasion aux lois anti-esclavagistes et donné une impulsion nouvelle aux pratiques incriminées après qu’elles ont connu un début de recul en 2007 ; l’ancien chef d’Etat, renversé par un coup d’Etat militaire en août 2008, s’acharnait, alors, à une large campagne de sensibilisation sur la loi 048/2007, que sa majorité venait de voter un an plus tôt, pour la première fois dans l’histoire de la Mauritanie.
 
Mesdames et Messieurs, le texte criminalisant l’esclavage date d’août 2007 ; depuis sa promulgation, mon organisation, IRA-Mauritanie, toujours interdite pour cause de son activisme abolitionniste et contre l’impunité des crimes et délits racistes, subit un procès par an et diverse arrestations dans l’intervalle; des dizaines de membres d’IRA-Mauritanie ont éprouvé la souffrance et l’humiliation, dans la chaire et l’esprit ; quelques uns des nôtres gardent des séquelles physiques et psychiques, des handicaps et des traumatismes, liés aux sévices, aux mauvais traitements ;  toutes ces tortures nous les expérimentions, déjà, durant  notre combat visant à rendre effective la loi contre l’esclavage. De nombreux membres d’IRA-Mauritanie se trouvent sous le coups des condamnations à des peines d’emprisonnement et d’amende, fermes ou avec sursis ; moi même, et  cinq de mes camarades, sommes toujours poursuivis pour  sept chefs d’inculpation, dont trois, passibles de la peine de mort et survivons sous le régime de la liberté provisoire ; la justice partisane de notre pays, les magistrats  au service du système qui nous aliène, depuis des siècles, nous demandent, aujourd’hui, de croire en leur faculté de se montrer équitable !
 
Partisane oui, car ce sont nous les Hratines, victimes d’esclavage et de discriminations, ce sont nous qui dénonçons l’esclavage pratiqué par des membres de la communauté arabo-berbère sur les nôtres ; l’Etat applique une justice à l’envers : nous, les victimes en proie à la révolte et au désespoir, peuplons les prisons, à la place de nos maîtres et de leurs descendants ; la perversion du cas mauritanien réside dans ce paradoxe intenable ; les preuves sont légion qui étayent mon propos ; la dernière en date, à titre d’illustration, c’est l’affaire Noura Mint Aheymed.  Cette fille, âgée de 19 ans maintenant, est issue d’une famille esclave ;  dès l’âge de 4 ans, son maître l’arracha à sa mère ; depuis, elle ne connut que les corvées de nuit comme de jours, sans repos, les travaux domestiques, les viols, au service des enfants ;  elle a été privée de toute chaleur ou consolation parentales mais aussi d’éducation ; le 09 septembre 2013, sa vie bascula quand, après avoir subi une rude bastonnade de ses maîtres, elle s’enfuit à la recherche des militants d’IRA.
 
Avec le soutien de SOS-Esclaves Mauritanie, IRA-Mauritanie accordait une assistance immédiate à Noura qui porte plainte devant la brigade de gendarmerie territorialement compétente ; hélas, le droit se heurtera, vite, à Chekh Ould Sidi ould Mhaymed le chef de famille objet de la plainte et ses frère, dont un homme d’affaire influent, Amar Ould Sidi Ould Mhaymed par ailleurs notabilité locale du parti au pouvoir dirigé par le chef de l’Etat actuel. En pleine procédure, les ordres venant d’en haut amenèrent les officiers de police judicaire et magistrats à changer la déposition de Noura de manière unilatérale, avant de déclarer un non-lieu pour les auteurs désignés par la victime, avant même de les avoir entendus.
 
IRA a donc décidé d’entreprendre une mobilisation pour un sit-in de protestation pacifique à durée indéterminée devant la brigade de gendarmerie en question ; ce rassemblement non-violent a provoqué l’ire des autorités  qui ont dépêché, de Nouakchott à Boutilimit, ville ou se tenait nôtre manifestation, des dizaines de voitures de police et de gendarmerie ; le déploiement des renforts a occasionné plusieurs descentes sur la place ; on dénombre des blessés, dont quelques cas graves, deux militants jetés en prison ;  je mets à votre disposition les photos qui vont certes vous donner une idée de l’ampleur de la répression subie par nos activistes, au motif anachronique, je vous la concède, de PROTESTER, SANS ARMES, CONTRE L’IMPUNITE DES CRIMES D’ESCLAVAGE.
 
Je n’en doute pas un seul instant, nombre d’entre vous, confrontés à une telle barbarie, dans une situation similaire à la nôtre, n’hésiteraient, à porter l’insurrection, au cœur de la société et de l’Etat jusqu’à obtenir l’effondrement du système d’oppression et le triomphe de l’éthique.
 
Je vous remercie
 
Bruxelles, le 14 octobre 2013
Mamoudou Kane


              

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