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Anke Strauss, Chef de mission de l’OIM en Mauritanie : « Les lois découlant des conventions signées ne sont pas connues des forces de l'ordre mauritaniennes, et c'est un problème »


Actu Mauritanie
Lundi 20 Juin 2016 - 18:00

Les forces armées et de l'ordre se liguent contre les migrants en situation illégale, et même légale, avec de brutes méthodes que leur envieraient les plus extrêmes des partis nationalistes. Une clandestinité de fait, avec des difficultés presqu'insurmontables pour acquérir le titre de séjour, même pour ceux désirant régulariser leur situation. Des écueils du système administratif actuel, qu'Anke Strauss, représentante en Mauritanie de l'organisation internationale pour les migrations, évoque entre autres dans cet entretien.


Mme Anke Strauss, cheffe de mission de l'OIM en Mauritanie. Crédit : MLK/Mozaikrim
Mme Anke Strauss, cheffe de mission de l'OIM en Mauritanie. Crédit : MLK/Mozaikrim
Quelles sont les nationalités migrantes les plus représentées en Mauritanie ?
Evidemment le Sénégal et le Mali, pays frontaliers, sont les migrants les plus présents en Mauritanie. Mais de plus en plus on constate une migration de plus en plus permanente des ivoiriens, des camerounais ; globalement de nationalités issues de l’Afrique de l’Ouest. Les sénégalais demeurent quand même les plus nombreux, et de loin. Quant aux maliens, il faut diviser leur présence entre ceux arrivés récemment du fait de l’insécurité au nord malien, et qui sont principalement installés au camp de M’Berra (On en dénombre près de 50.000 – ndlr), et ceux arrivés avant la crise malienne, ou même après, mais pour des raisons économiques ou familiales.
 
Ce sont les mêmes raisons qui mènent ici les autres nationalités présentes ? 
Exactement. Pour les ivoiriens il y a également deux groupes d’arrivants, répartis entre ceux ayant quitté la Côte d’Ivoire durant les années de crise sanglante, et ceux qui sont arrivés bien après, pour des raisons de migration vers l’Europe, mais économiques aussi parfois, encore une fois.
 
Les vagues issues du Moyen-Orient dans tout cela, notamment syriennes ? 
Elles sont dérisoires comparées aux migrations africaines. Les chiffres que nous avons sont négligeables, se basant notamment sur les passages par Bassikounou pour continuer vers le Maghreb avec l’espoir d’arriver en Europe. Les chiffres issus du ministère de l’intérieur mauritanien, et du HCR, font état de quelques centaines de personnes à peine.
 
Quel est le sort des migrants en Mauritanie ? Est-ce que l’arsenal juridique mauritanien les protège assez ? 
En principe oui, le cadre légal est là et suffisant, car la Mauritanie a ratifié la plupart des conventions internationales, dont celle sur la protection des travailleurs migrants et les membres de leurs familles, qui dresse leur statut légal et illégal. Malheureusement en Mauritanie, comme dans beaucoup de pays de la région, l’application demeure le problème.

Nous travaillons avec le gouvernement pour renforcer les capacités des hommes de loi à travers des formations sur le droit des migrants, et la légalité ou non de certaines actions que les représentants de la loi peuvent ou non intenter à l’encontre de ces migrants, clandestins ou non. Souvent beaucoup d’entre eux ne sont pas au courant de la législation nationale sur la migration ! Les lois découlant des conventions signées ne sont pas connues des forces de l’ordre, et c’est un problème.
 
Justement, ces derniers mois recèlent de faits divers dans les médias mauritaniens sur le harcèlement subi par les migrants, notamment subsahariens. Comment l’OIM réagit dans ces situations, et quels sont vos leviers d’action, ou de plaidoyer ? 
Certes nous soulignons cette problématique au gouvernement ; nous faisons du plaidoyer. A la fin, comme dans n’importe quel pays du monde, la Mauritanie a sa souveraineté et peut faire un suivi des sans-papiers sur son territoire. Mais, il faut dire que nous constatons un problème d’accès à la régularisation, aux papiers, pas seulement pour les migrants d’ailleurs, en l’occurrence, mais pour certains mauritaniens eux-mêmes, et actuellement pour les expatriés professionnels aussi. Il faut insister sur le fait que c’est cette difficulté d’accès à la régularisation qui fait basculer les migrants dans l’illégalité.
 
Il faut se demander où l’état veut aller avec cette politique, si ni les citoyens mauritaniens, ni les migrants n’ont la possibilité dans beaucoup de cas, d’obtenir des papiers régularisant leur situation civile. C’est un souci majeur sur lequel l’ensemble du système des Nations-Unies fait un plaidoyer auprès de l’état mauritanien. Nous venons d’écrire une lettre conjointe par rapport à la question de l’accès rapide aux cartes de résidents des enfants, car dans le cas contraire, par exemple, ceux-ci sont coupés de la possibilité d’être éduqués. C’est un cercle vicieux duquel il sera difficile de s’extraire. Si on fait le constat objectif de l’accès difficile aux papiers de certains citoyens mauritaniens et des enfants, imaginez à quoi sont confrontés les migrants qui désirent régulariser leur situation, ne parlent pas le hassanya, et ne sont pas sensibilisés sur des conditions administratives claires d’accès à la carte de séjour.

Est-ce que depuis l’avènement du projet FRONTEX notamment, la Mauritanie occupe moins une situation de pays de transit, vers le nord occidental ? 
Aujourd’hui, la plupart des pays sont des pays d’origine, de transit et de destination de la migration ; c’est devenu la normalité. Certainement la Mauritanie, avec le soutien de l’Espagne, a beaucoup fait pour lutter contre la migration clandestine vers le nord. Les chiffres ne sont plus les mêmes, et de facto les gens viennent en Mauritanie de plus en plus pour s’installer ; c’est devenu un pays d’accueil parce que beaucoup de migrants en arrivant n’ont plus les moyens de continuer même au Maroc.
 
Quelles sont les principales activités des migrants que vous observez ? 
Ca dépend où vous vous situez géographiquement, mais comme 75% de l’économie mauritanienne est informelle, eux-aussi embrassent sur place cette voie ; ils sont dans le commerce, la pêche artisanale. Parmi les femmes ils y a beaucoup de domestiques. Encore une fois, cela dépend d’où proviennent les gens. Quand j’ai visité Nouadhibou, il était évident que la majorité des pêcheurs étaient sénégalais, que la blanchisserie était principalement occupée par les maliens, de plus en plus de gambiennes et d’ivoiriennes y sont domestiques. Nouadhibou est vraiment l’illustration de la transformation de la Mauritanie en pays d’accueil : il y a 10 ans à peine, c’était un passage privilégié pour l’Europe. Aujourd’hui c’est un point de chute économique.
 
Il y a un an, l’OIM présentait la stratégie nationale de gestion intégrée des frontières mauritaniennes. Il y est notamment mentionné les menaces frontalières et transfrontalières qui mettent en péril la sécurité du pays. Comment sa feuille de route tient-elle ? 
En 2016, les menaces sont de plus en plus complexes. La Mauritanie se situe dans une zone géographique, le Sahel, où les menaces sont terroristes, mais aussi criminelles (trafics de drogue, d’armes, d’humains et contrebande – ndlr). On voit de plus en plus de crime organisé. La question de la sécurité aux frontières se pose avec acuité pour la Mauritanie qui doit gérer une frontière terrestre de 5.000 kilomètres, et 800 de côtes.

En termes démographique et étatique, pour un petit pays comme la Mauritanie, c’est difficile à gérer. Particulièrement la frontière avec le Mali, et au sud-est montre une porosité à réduire. Les postes-frontières sont trop éloignés les uns des autres. Actuellement, pour vous donner une idée de cette porosité, il y a 47 postes sur les 5.000 kilomètres de frontière terrestre. Il y a un poste tous les 106 kilomètres, c’est trop peu. Il s’agit donc avec cette stratégie de réduire physiquement cette porosité, mais aussi comme on le disait plus haut, de mieux former les agents aux frontières pour connaître le droit, leurs devoirs, leur apprendre à reconnaître des victimes de traite humaine par exemple etc. Il reste beaucoup à faire, mais je crois que sur cette question il y a une bonne collaboration avec l’état.
 
Justement, sur cette question de la traite humaine, avez-vous observé beaucoup de cas ? 
Je crois que ce n’est pas quelque chose de particulier à la Mauritanie, mais oui nous avons constaté des cas. Nous travaillons actuellement avec des victimes mauritaniennes qui sont ou ont été exploitées dans les pays du Golfe. Nous essayons de les aider avec leur retour et leur réinsertion en Mauritanie, une fois qu’on a clairement identifié que c’est un cas de traite humaine. La réinsertion passe surtout par le financement d’activités génératrices de revenus, pour diminuer la probabilité que l’individu ne se retrouve pas dans une fragile situation économique, qui la rendrait vulnérable, et qui favoriserait son exploitation.
 
Un mot particulier ? 
J’évoquerais la communication avec les migrants de la part du gouvernement, qui pourrait être améliorée. Si vous avez de nouvelles démarches administratives, comme maintenant avec la carte de résidence, c’est important d’avoir un centre d’accueil, ou un guichet unique où les migrants peuvent se renseigner sur les informations dont ils ont besoin, et de ne pas avoir la situation actuelle où ils font le tour de différentes administrations, où les informations données ne sont pas homogènes et cohérentes d’un endroit à l’autre.
 
Encore une fois, si c’est difficile pour les mauritaniens, ce doit être décourageant pour les étrangers, car la question de la difficulté de la régularisation avec l’état-civil ne concerne pas que les mauritaniens et les africains, mais également les étrangers vivant et travaillant légalement ici. Parlez aux occidentaux, aux asiatiques, ils ont tous le même souci ; c’est presqu’impossible de fournir certains des papiers demandés pour l’obtention de la carte de séjour.
 
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Mozaikrim
 
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