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Angoisses techniques : « Cette maladie s’appelle d’un nom très joli : la vitesse »


Société
Lundi 13 Juillet 2015 - 21:00


Les nouveautés technologiques s’accompagnent souvent de prédictions terrifiantes. Nous avons décidé cet été de faire revivre les délires catastrophistes de nos aïeux. Premier volet : la vitesse.
 
Au tournant du siècle, en 1907, Octave Mirbeau publie un étrange récit. Malgré son titre en forme de plaque d’immatriculation, « La 628-E8 » n’est pas à proprement parler un carnet de voyages. C’est un texte inclassable dans lequel l’auteur du « Journal d’une femme de chambre » parle de l’automobilisme comme d’une « maladie mentale » [PDF] :
 
« Cette maladie s’appelle d’un nom très joli : la vitesse. »
 
Chaque technologie a produit ses angoisses et l’attente de grandes catastrophes. La vitesse serait une maladie, la télévision allait détruire la famille, les satellites détraquer le temps, etc.
Dans cette série d’été, nous allons raconter ces catastrophes technos qui n’ont pas (toujours) eu lieu, ces « Cassandre fails ». Une mise en miroir de nos peurs d’aujourd’hui. Thierry Noisette

Alors que l’usage de la voiture se répand, l’écrivain évoque l’accélération du temps, l’homme qui « passe en trombe, pense en trombe, sent en trombe, aime en trombe, vit en trombe » :
 
« La vie de partout se précipite, se bouscule, animée d’un mouvement fou, d’un mouvement de charge de cavalerie, et disparaît cinématographiquement, comme les arbres, les haies, les murs, les silhouettes qui bordent la route… »
 
Sa prose est un modèle du genre. Depuis que les cavaliers osent pousser leur monture au galop, les nouvelles techniques, les nouveaux moyens de transport, ont tous infusé dans la littérature un mélange de fascination, d’exaltation et d’inquiétude.
 
Chez Mirbeau, tout y est. Jusqu’aux métaphores médicales. Pour lui, la vitesse est une « sensation douloureuse, parfois, mais forte, fantastique et grisante, comme le vertige et comme la fièvre ».
 
Le G et l’étoffe des héros
 
Ce sentiment n’a donc rien d’original. On le débusque aux abords du chemin de fer, des pistes de décollage, de la route et même des relais de poste. Il n’y a qu’à lire ce que pense Jeanne, l’héroïne d’« Une vie » de Maupassant lorsqu’elle prend le train pour Paris, en 1883 :
 
« Elle regardait passer les campagnes, les arbres, les fermes, les villages, effarée de cette vitesse, se sentant prise dans une vie nouvelle, emportée dans un monde nouveau qui n’était plus le sien, celui de sa tranquille jeunesse et de sa vie monotone. »
 
Auteur d’un livre passionnant sur notre accoutumance à la vitesse (« L’Invention de la vitesse : France, XVIIIe-XXe siècle », Gallimard, 1995), Christophe Studeny souligne que l’inquiétude s’entremêle toujours à la fascination.

Et cela, jusqu’au mur du son. Longtemps, les ingénieurs pensaient que les avions (faut-il dire les fusées ?) se désintégreraient aux abords de Mach 1, à 1 244 km/h. A l’approche du bang supersonique, les commandes se mettaient à trembler furieusement. Puis un casse-cou à l’accent montagnard, Chuck Yeager, fit le grand saut à bord d’un Bell X-1, dont le fuselage avait la forme d’un obus de 50.
 
Désormais, la nouvelle frontière – inaccessible et fantasmée – est la vitesse maximale théorique de toute chose. Un trait de lumière. 299 792 458 m/s. A cette allure, le temps se distendrait-il, comme le laissent penser la science et le film « Interstellar » ?

La vraie limite, pourtant, est celle de l’accélération. Celle des G, de la pression, que doit encaisser l’organisme. Mais peut-être que nos craintes paraîtront un jour risibles. L’histoire des sciences est une éternelle réfutation.
 
L’académie qui n’avait jamais existé
 
 
Il est de coutume de faire remonter les peurs et les joies liées à la vitesse à l’invention du chemin de fer. Encore faut-il être prudent...
 
D’abord parce que c’est le galop qui a habitué nos ancêtres à la sensation de rapidité. Ensuite, parce que cette histoire, celle des craintes technologiques, est sans cesse réécrite. Nos peurs passées peuvent être caricaturées afin de mieux disqualifier les « lanceurs d’alerte » d’aujourd’hui...
 
C’est ce que montre l’historien Jean-Baptiste Fressoz dans son livre « L’Apocalypse joyeuse » (Seuil, 2012). Lorsque les « biocatastophistes » sont attaqués pour leurs supposées craintes irrationnelles, il n’est pas rare de voir apparaître « les membres de l’académie de médecine de Lyon », qui, en 1835, auraient demandé à propos du chemin de fer :
 
« Ne risquerons-nous pas des atteintes à la rétine et des troubles de la respiration à grande vitesse, les femmes enceintes ballotées ne vont-elles pas faire de fausses couches ? »
 
Voilà qui serait la preuve que les délires catastrophistes peuvent atteindre les personnes les mieux intentionnées. Et pourtant !
 
Selon Jean-Baptiste Fressoz, ce rapport de l’académie de médecine de Lyon est un pur mythe. L’académie elle-même n’aurait alors pas existé...
 
Cette idée que les chemins de fer auraient provoqué un déluge de rapports médicaux s’est malgré tout cristallisée dans la culture populaire. En 1957, L’Express explique ainsi que, dans les années 1840, des « pythies sinistres » annonçaient que les chemins de fer « provoqueraient des maladies nerveuses, voire l’épilepsie et la danse de Saint-Guy » :
 
« Ce ne sont pas là les marmonnements des rebouteux, mais des prophéties communiquées publiquement à l’académie de médecine. »
 
Le vent froid et l’émail des dents
 
Pourtant, il y a bien eu des débats médicaux à l’époque. Mais il est difficile d’en mesurer la portée. Certains concernaient les dangers des longs voyages pour les femmes enceintes. Mais il était surtout question de « traumatismes nerveux causés par les accidents ». C’est de là qu’est née la sécurité des systèmes ferroviaires...
 
Quelles étaient ces inquiétudes physiologiques ? Dans divers articles sur le sujet, Christophe Studeny décrit une éternelle dichotomie : celle entre les hygiénistes, qui craignent les descentes trop rapides, les trépidations qui irriteraient les nerfs, la colonne d’air dans les poumons, le vent froid qui abîme l’émail des dents, et ceux qui voient dans la vitesse, modérée toujours, un bienfait potentiel qui peut aider à lutter contre la tuberculose ou la neurasthénie :
 
« Avec le développement du pilotage, l’homme s’adapte aux grandes vitesses, et l’on explore les bases physiologiques de ces nouvelles sensations. La médecine étudie le mal des transports, banalisé, qui a cessé d’être inquiétant.
 
Le déplacement rapide devient même hygiénique : on peut éprouver sans crainte ces sensations intenses, les plaisirs de la descente, en vélo, en automobile, avec le passage fuyant des abords de la route.
 
Lorsque l’usage des transports ferroviaires banalise la sensation de mouvement rapide, le vertige n’est plus défini comme maladie, ni comme hallucination : c’est un trouble spécifique du système nerveux, qui s’affirme de plus en plus comme une sensation courante. »
 
Surtout, l’œil s’habitue aux paysages qui défilent :
 
« Le vertige cinétique semble devenu habituel, de moins en moins accidentel, on le rattache à des causes objectives, mesurables ; l’idée de délire, d’égarement n’est, à part quelques études, plus qu’un sens figuré. »
 
Abaissement de 45 à 8 °C
Certaines de ces précautions médicales n’ont d’ailleurs pas été réfutées. Lorsque le docteur Farez, à la fin du XIXe siècle, recense les témoignages de vertiges de la locomotion, comme ce garçonnet qui se met à pâlir à chaque parcours dans l’express depuis Paris, il met le doigt sur ce que nous appelons toujours « le mal des transports ».
 
Au téléphone, Christophe Studeny ajoute une autre inquiétude de l’époque : celle des changements trop rapides entre les climats. Comment l’organisme peut-il supporter de quitter un Paris froid et humide pour débarquer, quelques heures plus tard, dans un Nice sec et ensoleillé ?
 
Sur des échelles plus courtes, François Arago, député de la nation, s’inquiète des malaises possibles lorsque le train entre brutalement dans un tunnel froid ou lorsque le vent rabat la fumée. C’est ainsi, qu’il prend la parole, en 1836, à l’occasion du vote de la loi sur le chemin de fer de Paris à Versailles :
 
« J’en appelle à tous les médecins pour décider si un abaissement subit de 45 à 8 °C de température n’amènera pas des conséquences fatales ? »
 
La peur tient aussi au bruit des locomotives, aux explosions toujours possibles. A la machine, monstrueuse, énorme, métallique. En mai 1842, un accident fait plus de 50 morts et un journaliste incrimine la vitesse excessive (10 lieues à l’heure). En 1844, Andrieux, économiste-ingénieur, propose un maximum de 18 lieues à l’heure car « au-delà seulement commence la gêne atmosphérique et de la respiration ».
 
Mais on s’habitue progressivement à la vitesse. Les routes s’améliorent. En 1890, un record ferroviaire est battu à 144 km/h. C’est aussi l’année où, dans « La Bête humaine », Lantier pousse sa locomotive, la Lison, à fond. On retrouve alors les métaphores autour des chevaux qui écument. Cet emballement, sous la plume de Zola, symbolise celui d’une civilisation.
 
« L’espérance de l’Occident »
 
Entre 1890 et 1920, les corps s’habituent à la vitesse. Cette dernière devient le mot d’ordre d’un nouvel enthousiasme : celui du futurisme, celui de Paul Morand. Les catalogues automobiles représentent les machines en action, et non plus de façon statique. Tout cela s’entremêle avec un confort de plus en plus poussé, grâce à l’apparition du pare-brise, à de meilleures pneumatiques...
 
Le héros moderne est supérieur, parce qu’il va vite : « La vitesse, c’est l’espérance de l’Occident ». Ainsi s’enflamme Filippo Tommaso Marinetti, dans le « Manifeste du futurisme », en 1909 :
 
« Nous déclarons que la splendeur du monde s’est enrichie d’une beauté de la vitesse. Une automobile de course avec son coffre orné de gros tuyaux tels des serpents à l’haleine explosive… Une automobile rugissante, qui a l’air de courir sur de la mitraille, est plus belle que la victoire de Samothrace. »
 
Mais là encore, cette fascination est ambivalente. Il suffit de lire ces quelques lignes, parues en 1932 dans La Documentation automobile, sous le titre « Vitesse... et folie ! » pour comprendre à quel point la vitesse reste source de tourment :
 
« Petit pilote, tu as cru au serment de cet impondérable qu’est la vitesse, tu n’as pas vu que sous son masque joli que le fard rend éclatant, se cache un rictus figé, glacé et, suprême aberration, tu as oublié que tu étais mortel ! »
 
« Ces chevaux efflanqués »
 
Pendant des siècles, le monde était à la mesure de la marche. Ce « pas de l’âme » affleurait dans nos mesures – le pied, la coudée, le pouce, la brasse. Puis les chemins se sont élargis, les routes se sont affermies.
 
Christophe Studeny date la bascule aux années 1770-1880. C’est alors que le galop devient acceptable. Car, longtemps, le bon goût français a considéré que le cheval ventre à terre était une aberration importée d’Angleterre. Napoléon le dira plus tard : « Ce n’est point l’extrême vitesse qui fait le bon cheval de guerre. » Ce qui importait, c’était l’assise droite, l’adresse, la souplesse. Mercier moque ainsi, en 1783, la manie anglaise des courses, entre deux points abstraits, et ces « chevaux efflanqués qui passent comme un trait ».
 
Mais la mode du grand galop va finir par atteindre les rues. On ne se soucie alors plus du bon goût, mais de sauver sa vie.
 
Les diligences et les cabriolets se multiplient. Puis, c’est au tour des malles postes, destinées au transport des dépêches et du courrier. Alors que le chemin de fer en est à ses balbutiements, la vitesse atteinte par ces malles passe pour beaucoup plus impressionnante.
 
« Véritables fléaux »
 
Et l’on retrouve déjà l’indignation provoquée par les chauffards. Arthur Young, en 1787, décrit le spectacle de cabriolets conduits par de jeunes gens (déjà), « avec une telle rapidité qu’ils sont de véritables fléaux et rendent les rues excessivement dangereuses pour qui n’est pas constamment sur ses gares ».
 
Il est question de « para-cabriolet » ou de « grelots » pour annoncer ces tornades qui obligent les piétons à virevolter de piliers en boutiques. Le risque ? L’emballement, le cheval fou.
 
On pressent aussi la nostalgie d’un monde qui change. Les routes se normalisent, la nouvelle ligne droite est la fuite des arbres. C’est un nouvel horizon, qui désespère René-Louis de Girardin, en 1777 :
 
« La longue monotonie de ces chemins en ligne droite est fort ennuyeuse pour le voyageur dont les yeux sont toujours arrivés longtemps avant les jambes. »
 
Dans le même temps, le désir de vitesse s’affirme, les retards sont de moins en moins supportés par les voyageurs. Une conception du voyage en remplace une autre : celle d’un trait d’union entre deux points, plutôt qu’un lent cheminement.
 
Lors du développement de l’automobile, les mêmes tableaux ressurgiront : ceux de calmes villages dévastés par des furies à moteur. La presse s’empresse de relayer le moindre accident, ce qui agace passablement l’automobile club du Rhône. Ce dernier, en 1908, va même jusqu’à se plaindre de l’indignation à géométrie variable :
 
« C’est une constatation qu’on ne peut pas ne pas faire : tandis que pour un accident causé par un cheval, un tramway ou un chemin de fer, la presse est d’une indulgence, d’une sobriété de détails et d’une discrétion qui vont parfois jusqu’au mutisme – nos confrères pour un accident d’égale gravité, n’auront pas assez de place et d’adjectifs émouvants (exagérant au besoin et dramatisant les circonstances) pourvu qu’une auto y ait été mêlée... »
 
« Regard en arrière »
 
Que reste-t-il de tout cela ? Peut-être une critique sociale de la vitesse. C’est probablement le philosophe Hartmut Rosa qui en donne l’exemple contemporain le plus pertinent. Dans son livre « Accélération et aliénation », paru en 2010 (La Découverte), il propose une théorie élégante du sentiment de dépossession. Ce dernier serait causé par la triple accélération du temps :
 
celle de la technique (dans les transports, la communication) ;
du changement social (nous changeons de métier plusieurs fois dans une vie) ;
et du rythme de vie (« Je suis overbooké »).
A l’origine de tout cela ? La concurrence et la culture de la vie séquencée (« Ce matin, c’est piscine, boulot, marché bio »), qui s’auto-entretiennent.
 
Son livre a connu un joli succès d’estime. Mais cette critique n’est pas nouvelle. Le rêve de mouvement s’est toujours accompagné d’un regard en arrière, d’un regret, « d’une nostalgie de l’unité, de l’alliance avec les lieux », comme l’écrit Studeny.
 
Ainsi, le poète romantique Heinrich Heine, en mai 1843 :
 
« Quelles transformations doivent maintenant s’effectuer dans nos manières de penser ! Même les idées élémentaires du temps et de l’espace sont devenues chancelantes. »
 
Christophe Studeny résume bien l’état d’esprit d’alors :
 
« Ou tout cela allait-il conduire ? La nature restait lente, en partie imprévisible dans un monde ou la vitesse et la rationalisation ne cessaient de grandir. Ils allaient vivre de plus en plus, ils devinaient cette discordance. »
 
Discordance accrue aujourd’hui : les machines dont on craint la vitesse n’ont plus de roues et font moins de bruit. Elles sont de plus en plus petites, habitent nos bureaux et nos poches, mais elles nous projettent des informations qui nous arrivent toujours plus vite et toujours plus nombreuses. Ce ne sont pas nos corps qui accélèrent, mais nos vies. Du moins, c’est ce qu’on croit....

rue89.nouvelobs.com
 
Noorinfo


              

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