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Aminata Traoré déconstruit l’intervention française au Mali


Lu sur le web
Jeudi 30 Janvier 2014 - 10:30

Dans La Gloire des imposteurs - Lettres sur le Mali et l’Afrique, Amina Dramane Traoré, ancienne ministre de la Culture et du Tourisme du Mali examine avec l’écrivain sénégalais Boubacar Boris Diop chaque question avec la volonté affirmée de comprendre.


Aminata Traoré déconstruit l’intervention française au Mali
Voici le livre d’une déconstruction. La déconstruction des derniers évènements qui ont secoué l’Afrique, de la guerre en Libye à l’intervention française au Mali.Et Aminata Traoré donne vite le ton : « On nous a tout simplement volé notre pays, Boris. Je suis Malienne et je dis haut et fort qu’on nous a volé le Mali, sous prétexte de le protéger des djihadistes ». Etonnante note discordante car si l’on en croit les médias français quasi unanimes, l’intervention française au Mali n’aurait été que le secours magnanime apporté à un Etat malien failli devant des djihadistes semeurs de Fatwa et de Charia. Pourtant la crise malienne revêt pour Amina Traoré un tout autre aspect, celui d’un nouveau paradigme postcolonial : « ce qui est en jeu au Nord-Mali, c’est à la fois la place du continent dans un monde global et l’idée que chacun de nos pays se fait de sa dignité ». Elle précise ainsi : « je tiens à faire remarquer que notre pays a été plutôt soufflé par la violence des ingérences occidentales dans le " printemps arabe. Nous avons bien du mal à comprendre que notre situation puisse servir de modèle dans la propagande pour l’interventionnisme militaire »
 
Les deux intellectuels pointent ainsi l’étrange soutien, ou du moins mansuétude, apporté par la France au mouvement indépendantiste touareg le MNLA. L’accusation portée par Boubacar Boris Diop est frontale et directe. « La France s’est mise en bonne position de course aux prodigieuses richesses naturelles du Sahara, elle doit absolument sécuriser son uranium nigérien et on la voit mal laisser tomber la rébellion touareg qui reste pour elle une carte précieuse ». L’écrivain souligne ainsi le paradoxe qu’il y a à intervenir au nom de la défense de la souveraineté malienne tout en accordant aux indépendantistes Touaregs « un contrôle politique du nord dont ils n’ont jamais osé rêver ».
 
La prise en charge par les Etats africains des crises politiques du continent ? Amina Traoré pointe férocement la faillite de la Cedeao dont la création avait pourtant pour but initial la coopération entre les Etats de l’ouest africain. Elle souligne ainsi que l’organisation « ne sort pas grandie de l’affaire malienne, incapable, comme ses textes le prévoient, de se porter au secours de l’un de ses membres ». Mais le précédent libyen aurait dû, selon elle, les échauder : les Etats membres de la cedeao ne voulait pas de l’intervention en Libye mais « l’Occident ne les a pas écoutés, car qu’il savait chacun d’eux livrés à lui-même ». Ce club n’aura servi, selon Boubacar Boris Diop qu’à « légitimer politiquement et moralement » l’opération Serval.
 
La guerre en Libye est également relue à la lumière d’une vision africaine des faits. Au-delà de la dysnellisation médiatique qui a transformé Kadhafi en ogre bédouin dévoreur de Benghazi, Boubacar Boris Diop pose, faussement ingénu, une simple question ; « Pourquoi Kadhafi est-il devenu si insupportable du jour au lendemain ? ». Et l’écrivain sénégalais d’évoquer la prodigalité du leader libyen envers certains hommes politiques occidentaux, ce qui a en définitive « signé son arrêt de mort. C’est précisément car ils avaient pris sous la table son argent qu’il était important pour les politiciens européens que Kadhafi ne survive pas à la chute de son régime ».
 
Les Printemps arabes n’échappent pas à la relecture des deux auteurs. Le réalisme politique de l’écrivain sénégalais tranche ainsi nettement avec l’enthousiasme occidental devant ces mouvements populaires qu’il qualifie de « manufacturés » : « Il est rageant de réaliser que des apprentis sorciers ont peut-être cyniquement profité de la juste colère des peuples pour redessiner le visage du monde dans le sens le plus réactionnaire et inéquitable qui se puisse imaginer. »
 
Une Afrique indépendante mais pas encore souveraine
 
La plume alerte des deux auteurs se fait plus âpre quand il s’agit de pointer la cause originelle : « Notre mal tient en ces mots : l’absence de souveraineté. Nous ne sommes pas toujours libres de choisir non dirigeants et l’orientation de nos politiques économiques nous échappent complétement ». Le néo-libéralisme tel qu’il s’impose à coup de budgets publics détricotés par la Banque mondiale et le FMI est également évoqué. Et toujours, au détour des pages, la dénonciation de la pérennité de la Françafrique, véritable Doctrine Monroe gauloise qui permet à la « petite grande puissance » française de garder « son rang dans le monde » par sa main mise sur les richesses de ses ex colonies africaines.
 
Tout est déconstruit donc par ce livre stimulant et salubre. Mais c’est là aussi, dans le même mouvement, comme une réappropriation de la narration de soi-même, les peuples du sud étant souvent dépossédés de cette simple capacité à se dire par des médias occidentaux qui imposent une seule vision des faits.
 
Au-delà de cette relecture africaine, africaniste des évènements récents, les deux auteurs posent la question salubre de l’identité et de la responsabilité de ses élites. Oscillant entre une « tentation de l’Occident «  illustrée par le marxisme puis par le libéralisme, et le mirage d’un « Orient de pacotille » avec un Islam importé, ces élites repoussent sans cesse la question de la verticalisation de leur identité dans l’africanité. Les auteurs appellent ainsi à revisiter l’œuvre d’un Cheick Anta Diop qui toute sa vie à mis en garde les Africains contre ce qu’il appelait « la phobie d’eux-mêmes ».
 
Aminata Traoré et Boubacar Boris Diop ne disent pas autre chose ; « Elle est longue la route qui mène à nous-même et pour retrouver le bon sens, il faudrait que nous fassions demi-tour ».
 
Source : Mondafrique
 
La Gloire des Imposteurs. Lettres sur le Mali et l'Afrique. Aminata Dramane Traoré et Boubacar Boris Diop. Paris, éditions Philippe Rey, 2014. 232 pp.
Mamoudou Kane


              

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