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Abderrahmane Sissako : "Une Palme d'or serait une victoire pour toute l'Afrique"


Culture
Dimanche 18 Mai 2014 - 01:44

Et si l'Afrique décrochait sa première Palme d'or ? À Cannes, "Timbuktu" est d'ores et déjà le favori de nombreux critiques.


Abderrahmane Sissako : "Une Palme d'or serait une victoire pour toute l'Afrique"

Oui, le sujet du film est évidemment fort : montrer comment, au nord du Mali, en 2012, les djihadistes se sont emparés des corps et des esprits, interdisant, à coups de fouet et de lapidations, ces choses vibrantes que sont la musique, le football ou la peau nue d'une femme.

Et la réalisation du Mauritanien Abderrahmane Sissako est elle aussi marquante, avec des moments de pure comédie et des fulgurances visuelles qu'on n'oubliera pas de sitôt. Voix douce de sage et chèche blanc autour du cou, l'homme qui a volé la vedette à Grace Kelly et Nicole Kidman se confie au Point Afrique.
 

Le Point Afrique : Vous avez dit que votre film est né d'une révolte, après avoir vu les images de la lapidation d'un jeune couple non marié au nord du Mali en 2012...
 

Abderrahmane Sissako : Dans les médias, ce drame d'une extrême violence est passé inaperçu, comme un petit fait divers. Quand on enterre des gens vivants, qu'on les tue froidement, et qu'en plus les médias relayent ça comme si une voiture avait écrasé deux chats, c'est révoltant. Mais il ne s'agit pas seulement d'être révolté. Il faut aussi faire quelque chose.
 

Où avez-vous tourné ?

En Mauritanie, à Oualata. C'est une ville ancienne et universitaire, qui est jumelle de Tombouctou. Tombouctou est une cité mythique, une ville que je connais bien. Je l'ai toujours ressentie comme un lieu de grâce, de spiritualité, de rencontres et d'acceptation de l'autre. Cette ville et cette spiritualité ont été prises en otage en 2012.
 

Le sujet - l'irruption des djihadistes - est grave, pourtant il y a beaucoup d'humour dans votre film. Pourquoi ?

C'est important. Si on n'amène pas l'humour dans un récit comme ça, qui est d'une extrême violence, on impose une vision aux gens et on rentre dans le domaine de l'information brute. Un film, c'est autre chose. C'est une conversation, un voyage qu'on fait.
 

Timbuktu présente les djihadistes comme de véritables pieds-nickelés, incapables même de parler l'arabe correctement...

Ce sont des gens qui nous ressemblent. Il ne faut pas oublier qu'ils ont été enfants, qu'ils ont aimé, et qu'ils ont, à un moment donné, basculé dans l'extrême. Il ne faut surtout pas les déshumaniser.
 

Vous montrez aussi la résistance de la population face à l'irruption de l'intégrisme. Pensez-vous que ces résistances ont été importantes ?

Une guerre se gagne de plusieurs façons. Certes, il y a eu une armée, avec l'intervention salutaire de la France, qui a libéré Tombouctou. Mais il ne faut pas oublier ceux qui sont restés, qui ont subi, qui ont été patients, et qui ont quelque part résisté, même si cette résistance n'était pas apparente. Je pense que lorsqu'une musique est interdite, on la chante toujours dans sa tête.
 

Votre film est traversé par des scènes fulgurantes, comme cette partie de football sans ballon...

Le football était interdit. Comme plein d'autres mesures, il s'agissait de retirer aux gens toute forme d'existence réelle, de les assujettir, de créer la peur. J'ai donc eu l'idée d'une partie de football sans ballon. D'autant plus que le football est très chorégraphique. Comment peut-on vouloir interdire ça ?
 

L'accueil à Cannes a été très fort, et on vous a même vu pleurer lors de la conférence de presse...

Ça émeut, ça touche beaucoup, et ça réconforte. Avec ce film, on a pris un risque et on a cru en quelque chose. C'est une façon de se battre, et de gagner.
 

Vous utilisez des termes militaires. Faut-il comprendre que votre film est une arme de combat ?

Absolument. Je me révolte contre l'idée qu'on puisse couper une main et les pieds d'un jeune homme de 25 ans simplement parce qu'il a volé. Ce n'est pas humain. Ce film est en quelque sorte une obligation.
 

"Où est Dieu dans tout cela ?", demande l'un des personnages du film. C'est un bon résumé, non ?

Oui. Cela montre à quel point une religion et une foi sont prises en otage. Dieu ne peut être qu'amour et pardon. Si vous flagellez, devant son père, une jeune fille dont le seul crime est d'avoir chanté, quand vous lapidez jusqu'à la mort un couple qui s'aime, Dieu n'est pas là.
 

L'actualité est toujours très sombre, notamment au nord du Nigeria avec les exactions de la secte Boko Haram. Êtes-vous pourtant optimiste ?

Oui, car il y a une prise de conscience. Mais il ne faut pas non plus exagérer cette prise de conscience, comme si le monde entier se levait et se dressait. Il ne faut pas lâcher. Il faut se mobiliser plus fortement. Et il faut également un partage plus équitable des richesses du monde...
 

Dans votre film, les Touareg utilisent des portables dans le désert et nomment leur vache "GPS" . Vouliez-vous montrer un visage moderne de l'Afrique à côté de certains comportements moyenâgeux ?

Parce que c'est comme ça ! On est connecté. C'est un monde désormais globalisé. Mais il faudrait aussi que la souffrance soit globalisée, et que l'on s'accapare la souffrance de l'autre, même si les géographies sont différentes.
 

Une Palme d'or africaine, ce serait un symbole fort ?

Cela le serait. Si l'Italie ou la France gagne, ce n'est pas toute l'Europe qui sera heureuse. Tandis que là, ce serait la victoire de l'Afrique dans son ensemble. Un continent entier s'approprierait ce trophée.
 

Propos recueillis par à Cannes

 

Noorinfo


              

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