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ANGOISSES TECHNIQUES -« Le téléphone n’est pas favorable au bonheur domestique »


Société
Lundi 10 Août 2015 - 23:32

Le téléphone nous bouffe la vie, explose notre intimité et fragmente le temps social. On en parle depuis son invention, mais il y a peut-être du vrai là-dedans. Suite de notre série sur les angoisses techniques.


On raconte que le peintre Jean-Louis Forain, voulant impressionner son ami Edgar Degas, avait invité ce dernier en s’arrangeant pour être appelé pendant le repas. Forain trottine jusqu’à l’appareil, échange quelques mots et revient, gonflé de fierté. Degas lui lâche :

 
« Donc, voilà ce qu’est le téléphone : ça sonne et vous vous mettez à courir... »

 
Chaque technologie a produit ses angoisses et l’attente de grandes catastrophes. La vitesse serait une maladie, la télévision allait détruire la famille, les satellites détraquer le temps, le Walkman isoler les gens, etc.
 
Dans cette série d’été, nous allons raconter ces catastrophes technos qui n’ont pas (toujours) eu lieu, ces « Cassandre fails ». Une mise en miroir de nos peurs d’aujourd’hui.Thierry Noisette
 
C’est en 1876, à New York, que Graham Bell, a déposé les brevets de ce qui va devenir le téléphone,coiffant Elisha Gray  au poteau (téléphonique, bien sûr). Aux Etats-Unis, le réseau s’étend rapidement, mais en France, le téléphone reste longtemps réservé aux banques et aux mondaines. La bourgeoisie répugne en effet à introduire un inconnu dans l’intimité du foyer.
 
Longtemps, c’est aux domestiques de répondre. Lorsque apparaissent les combinés à cadran, il se trouve quelques abonnés pour regretter les« demoiselles du téléphone », ces « ombrageuses prêtresses de l’Invisible », rouages essentiels d’une commutation non automatisée. On trouve à ce propos des dialogues savoureux entre un utilisateur et une « demoiselle » :
 
« Mon petit, comment faudra-t-il que je fasse quand je ne t’aurai plus. [...] Il faut vraiment enfoncer sept fois son index dans ces trous ?
– Parfaitement.
– Et il faut connaître tous ces numéros par cœur ?
– Cela vaut mieux.
– Je n’aurai jamais le temps de m’occuper de tout cela. Tu ne veux pas être ma téléphoniste ? »
 

« Tendus et en alerte »

  Au-delà de cette distance bourgeoise, le téléphone a-t-il provoqué des frémissements apocalyptiques ? Dans son livre « America Calling » (University of California Press, 1992), l’historien Claude Fischer insiste  sur l’émerveillement et la rapide diffusion du réseau dans le grain du quotidien, aux Etats-Unis en tout cas. Toutes les craintes d’alors, soulignées aujourd’hui, sont donc à relativiser.
 
Deux standardistes à leur poste de travail, dans un central téléphonique français, le 14 mars 1935 (ARCHIVES/AFP)
 
On trouve tout de même la trace de méfiants qui pensent alors que la sonnerie est mauvaise pour les nerfs. En 1919, un journaliste britannique déclare :
 
« L’utilisation du téléphone laisse peu de place à la réflexion, n’améliore pas le caractère, et engendre une fébrilité qui n’est pas favorable au bonheur domestique et au confort. »
Dans une veine plus psychologique, l’historien John Brooks estime, dans sonhistoire de AT&T, parue en 1976, que naît alors une « nouvelle habitude d’esprit » :
« L’habitude d’être tendu et en alerte, de demander et d’attendre des résultats immédiats, que ce soit en affaires, en amour ou dans les autres formes de relations sociales. »
 

L’ironie de Cosmo

  Aux Etats-Unis, un article publié en 1893, dans Cosmopolitan, prédit ce que sera l’Amérique 100 ans plus tard. Les distances n’existent plus et l’on ne se rencontre plus qu’à l’occasion de cérémonies :
 
« L’immense amélioration dans le fonctionnement des télégraphes et des téléphones a amené chaque individu de la nation dans une communication immédiate et sans efforts avec tous les autres. Ce fait a progressivement permis de réaliser – littéralement – le gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple. »
 

L’article de Cosmopolitan est néanmoins ironique. Il fait écho aux thèmes de l’époque : le téléphone ne permettrait qu’un ersatz de sociabilité, rendrait les hommes plus paresseux, moins enclins à se rendre visite... Il donnerait naissance à une collectivité « plus vaste mais moins profonde ».
 

« Une nouvelle folie féminine »

  Pas sûr toutefois que ces craintes soient infondées. L’idée que le téléphone et le numérique assèchent les relations humaines est toujours bien présente aujourd’hui. Il serait facile de s’en moquer en l’assimilant à d’autres discours d’alors, qui nous semblent bien dérisoires, près de 100 ans plus tard...
 
Les femmes, d’abord. Ce sont elles que visent les publicités au tournant du XXesiècle. Et les études empiriques montrent que ces campagnes étaient efficaces : le beau sexe, surtout à la campagne, se rue sur le téléphone. Bien sûr, les hommes se posent d’horribles questions : n’allaient-elles pas se polluer la tête « de potins entre femmes sottes », n’allait-on pas valoriser une « nouvelle folie féminine » ?
 
En 1909, une enquête menée par un exploitant de Seattle donne les chiffres suivants sur l’utilisation du réseau :
 
  • 20% sont des commandes à des commerçants,
  • 20% des appels du domicile au bureau,
  • 15 % des invitations,
  • 30% des « bavardages ».
Cette dernière catégorie était considérée comme un « usage inutile ».
Le sexe, ensuite. En France, la figure de l’amant ou de la call-girl est présente dans les dessins satiriques, jamais très loin du combiné. Cette préoccupation n’est pas éloignée de celle qui pousse à bannir le grivois du théâtrophone. Des opéras et pièces de théâtre sont en effet diffusés par le réseau téléphonique. Marcel Proust, asthmatique cloîtré, était un grand fan.
 

Bien téléphoner

  Ce qui transparaît, c’est plutôt la création d’une nouvelle sociabilité, de nouvelles politesses. Et certains ne s’y sentent pas adaptés : les silences paraissent plus longs, les conversations plus abruptes. Dans une étude publiée en 1937, un peu moins de 20% des personnes interrogées expriment une telle anxiété.
 
Il faut lire l’ « Histoire de la politesse »  (Flammarion, 2006), de Frédéric Rouvillois, pour retracer l’émergence de nouveaux comportements. En 1947, Paul Reboux qualifie le téléphone de « vainqueur » qui « vous asservit sans scrupule » :
 
« A moins d’urgence absolue, ne téléphonez jamais. »
Un journaliste parle dans son micro alors qu’il essaie la nouvelle cabine téléphonique installée sur le boulevard Saint-Germain-des-Prés, en 1955 à Paris (UPI/AFP)
 
Pour Nadine de Rothschild, la « sonnerie du téléphone s’apparente par bien des côtés à un vol par effraction ; on vient cavalièrement vous ravir votre temps ».
Et le duc de Lévis-Mirepoix de poser les bonnes questions :
 
« Dante, s’il avait connu le téléphone, ne lui aurait-il pas réservé dans son Enfer, un chant tout entier ? »
En principe, c’est l’appelant qui doit clore la conversation. Bien sûr, on ne saurait téléphoner à n’importe quelle heure : jamais avant 9 heures, après 21h30 ou pendant le JT.
 

Des Français trop timides ?

  En France, c’est sous Giscard que la majorité de la population française bascule vers le téléphone. En l’espace d’une décennie, les ménages françaispassent d’environ 25% de foyers raccordés au réseau par une ligne résidentielle à plus de 90%.
En 1979, une étude est lancée par la Direction générale des télécommunications (DGT). Dans l’ensemble, les résultats montrent que l’outil est bien accepté. Mais une forte minorité continue de ne pas apprécier la bakélite noire :
 
  • « On peut s’en passer. »
  • « C’est futile. »
  • « Inutile. »
Un enfant outré au téléphone (Coll-Devaney/SUPERSTOCK/SIPA)
Laurence Bardin, auteur de l’enquête, souligne :
 
« Certains vont même jusqu’à avouer leur impuissance totale ou leur perte de contrôle de la situation.
Ou encore évoquent leur crainte du “ trou ” comme s’ils étaient des acteurs sur une scène, manifestant par là une timidité de situation ou une peur d’autrui exacerbée. »
 

Les amis du répondeur

  Le téléphone fait aussi partie de ces techniques accusées d’accélérer le temps social, de fragmenter la société. C’est le répondeur qui, un temps, doit faire tampon. Ainsi, lorsque l’écrivain Jean-Pierre Balpe est interrogé en 1998 par Le Monde dans un article intitulé « Richesse du foisonnement ? Ou stérilité de l’urgence ? », il explique :
« Je ne crois pas que le cerveau humain soit capable de s’adapter à des technologies qui fonctionnent en temps réel. Le temps réel de la machine, c’est la vitesse de la lumière. [...]
Lorsque les communautés intellectuelles réagissent en temps réel, elles ne prennent plus aucun recul et se privent ainsi d’une maturation nécessaire. »
 
Et il donne sa solution : « Je préfère le filtre du répondeur. »
 

« Allô, t’es où ? »

  Le portable accentue ces maux, réels ou fantasmés. En 1986, ils sont 10 000 Français à l’utiliser. En 1998, le cap des 9 millions d’abonnés est franchi. Les sociologues s’intéressent à l’impact sur le couple, au sentiment d’éclatement de la vie, à la densité du lien social. Dans les articles du tournant des années 90, on déniche des commentaires bien sentis :
 
  • « Il s’agit de gagner du temps pour en perdre » (Gérard Mermet) ;
  • « Non seulement le portable accélère la succession des activités, mais il permet de les superposer » (Francis Jauréguiberry) ;
  • « Tout devient potentiellement précaire » (Jean-Claude Kaufmann) ;
  • « C’est un outil d’astreinte insidieux » (Yves Lasfargue).
Les autres expressions qui reviennent dans la presse préfigurent d’éternels débats, renouvelés par Internet. On parle de « solitaire non isolé », de « l’ère des tribus », de « l’éclatement du noyau familial aux quatre coins de l’appartement ». Dans la culture populaire, des expressions commetéléphonophobienomophobie  et phubbing  se cristallisent.
 

S’ennuyer ensemble

  Les sociologues s’intéressent à l’usage du portables chez les adolescents : vont-ils se couper les uns des autres, dans une « culture de la chambre à coucher » ou bien le portable reconfigure-t-il de nouveaux rapports collectifs (appauvris ou non) ? Joëlle Menrath, par exemple, décrit  les « taxeurs » (sans crédits) et les « banquiers » (qui prêtent leur portable) ou l’expression de l’ennui sur ces réseaux. Sans verser dans le catastrophisme :
 
« “ Je suis fatiguée ”, “ Il fait trop beau aujourd’hui ” sont des SMS ou des tweets qui pourraient aussi bien être extraits d’une conversation nonchalante. Etre co-pains, étymologiquement, c’est, quotidiennement, partager son pain. »
 
Odile Deray (Chantal Lauby) et Serge Karamazov (Alain Chabat) dans « La Cité de la peur », d’Alain Berberian, 1994 
Du côté du savoir-vivre, la chroniqueuse mondaine Hermine de Clermont-Tonnerre a un moment d’agacement :
 
« Ces obsédés du portable qui ne pensent qu’à se réfugier dans leurs petites bulles sonores, l’oreille vissée à leurs joujoux. Qui, entre deux appels, font des jeux, se baladent parmi les options, s’amusent à changer indéfiniment de sonneries. Qui n’hésitent pas à vous “planter” sans vergogne au beau milieu d’une conversation ou d’une promenade pour vociférer interminablement dans leurs petits appareils... »
 

« A la merci de nos voisins »

  Une étude publiée en 2006 dans la revue Santé publique recense les articles portant sur le portable, dans Le Monde, Le Figaro et Libération. Il en ressort que trois grandes craintes se font jour de 1995 à 2002  :
 
  • le risque social (le savoir-vivre),
  • le portable au volant,
  • les ondes électromagnétiques [PDF ].
Evolution du nombre d’articles publiés dans la presse en fonction des catégories de risque identifiées de 1995 à 2002 (Sant&eacute ; publique, 2006, PDF)
L’inquiétude se lit dans les titres :
  • « Micro-ondes au creux de l’oreille » (Sud Ouest, le 19 avril 1999) ;
  • « Le téléphone fait des chauffards » (Le Figaro, le 13 février 1997) ;
  • « Le gadget ne fait pas le bonheur » (Le Monde, le 31 octobre 2012) ;
  • « L’abus de texto nuit à la santé » (Libération, le 4 mars 2002).
Toutes ces craintes nous accompagnent toujours. Mais il en est une qui nous ramène à Degas. Une complainte bien illustrée par cette citation de 1929, attribuée à un professeur américain :
« Nous sommes essentiellement à la merci de nos voisins qui disposent pour nous atteindre de facilités inconnues des Grecs anciens ou même de nos grands parents.
 
Grâce au téléphone [...], nos voisins ont le pouvoir de transformer nos loisirs en une série d’interruptions, et plus ils ont de loisirs, plus ils deviennent actifs pour détruire les nôtres. »
Noorinfo


              

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